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Université d’été 2021 : Une chercheuse analyse la politique de la ville

Université d’été 2021 : Une chercheuse analyse la politique de la ville

Les 29 et 30 juin dernier se tenait l’Université d’été de l’Afev, dans une organisation hybride entre présentiel et distanciel. Au sortir de quelque 18 mois de crise sanitaire et d’épisodes de confinements, les salariés et bénévoles de l’association ont fait l’état des lieux de la situation, rassemblé les enseignements de la période et identifié enjeux et défis à venir. Retour sur un deuxième temps-fort : l’intervention de Marie-Christine Jaillet, spécialiste de la politique de la ville et de l’action territoriale.

Suite aux états des lieux proposés par plusieurs personnalités de l’Afev [Lien vers le premier article], l’association accueillait Marie-Christine Jaillet, Directrice de recherche au Laboratoire interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST) du CNRS. Cette dernière, également vice-Présidente de l’Université Jean-Jaurès près du quartier du Mirail à Toulouse (et qui habite ledit quartier), s’est inscrite dans les débats en livrant une analyse sur l’état actuel de la politique de la ville, et l’inscription de la lutte contre les inégalités dans les approches territoriales, le tout au regard de « ce que la crise nous a appris. » 

Observations

Au rayon des enseignements, elle a relevé « une modification de la représentation des étudiants », dont la précarité (tant économique que sociale) a été mieux perçue, au-delà de celle bien identifiée jusqu’ici des jeunes des quartiers prioritaires ou de certaines zones rurales. Cette mise en lumière vaut aussi pour la fragilité psychique « des jeunesses en général, jusqu’aux enfants. » Or il y a selon elle, sur ce terrain, « une alerte qu’il faut entendre. » Elle considère d’ailleurs que « dans des sociétés qui vieillissent, la question de la place des jeunes et de la jeunesse doit être interrogée. » En effet, « dans les choix sanitaires qui ont été faits, a-t-elle précisé, si la protection des plus âgés était évidemment pertinente, la manière dont s’est mise en place cette protection » a parfois pu poser question. 

Parallèlement, « ces dix-huit mois ont à la fois rendu plus visibles et amplifié les inégalités » – au premier rang desquelles « les conditions de logement, avec toutes les conséquences que cela a pu avoir sur les dynamiques intra-familiales », les inégalités dans le rapport à l’emploi (à son maintien, à ses conditions et à ses différents types), et celles liées à la digitalisation croissante de la société. En somme, « nous sommes dans une société, heureusement, où l’existence ou la mise en place d’un certain nombre de filets a permis d’amortir les effets de la crise. Néanmoins, il y aura un moment où ces filets vont être retirés, et je pense qu’il faudra être très vigilants à ce moment-là. » Elle a alors parlé d’une « insécurisation qui sera durable », puis fait le lien entre ces inégalités et la « crise démocratique que nous connaissons » – rappelant que le taux de participation dans certains QPV avait été inférieur à 10% lors des derniers scrutins. Et ce, même si les formes de l’engagement restent selon elle en pleine mutation.

La politique de la ville aujourd’hui

Marie-Christine Jaillet a ensuite tenté de dresser un état des lieux général de la politique de la ville – exercice qu’elle considère « toujours difficile, tant les situations varient d’un site à l’autre. » Quoi qu’il en soit, elle a identifié des grandes lignes, au premier rang desquelles le fait que la concentration sur la rénovation urbaine via la transformation physique des quartiers (démolition/reconstruction) a « plus ou moins permis une diversification des trajectoires résidentielles, un accès à la propriété pour certains habitants, plus rarement une mixité » De fait, pour elle, « on assiste plutôt à un renforcement des processus de ghettoïsation » – du fait de la volonté pour les plus précaires d’être relogés sur place, du refus par d’autres d’accueillir du logement social à proximité (pour des raisons plus ou moins fantasmées), des injonctions contradictoires des politiques publiques à l’égard des bailleurs sociaux, etc. 

En outre, « quand la mixité a réussi, elle s’est opérée sur une figure de la marge, sur une logique de reconquête des quartiers populaires par des reconstructions aux franges, ne générant pas des opportunités de vivre ensemble » – soit, des quartiers « encore plus fragmentés. » Elle estime également que « ces politiques ont généré parfois un désenclavement, un embellissement du cadre de vie, un meilleur réseau de services et d’équipements (en lieu et place des no man’s land qui préexistaient) », mais qu’il y manque « encore des éléments d’attractivité, la garantie d’une forme de “tranquillité sociale” (notamment pour les femmes dans l’espace public), ainsi que d’autres éléments qui font la vie urbaine, comme des cafés, des restaurants… » Enfin, les représentations mutuelles entre habitants des quartiers et autres citadins n’ont pas vraiment changé et continuent à jouer pleinement leur rôle dans le maintien des frontières : c’est « la question du dedans et du dehors. »

Fracture ou fragmentation territoriale ?

Concernant, enfin, la question de la fracture territoriale, la chercheuse estime que « nous sommes aujourd’hui dans une société où cette question recouvre des échelles différentes ». Elle indique que la dialectique de la fracture métropoles/”reste du territoire” demeure simpliste et caricaturale. Par ailleurs pour ce qui est de la fracture intra urbaine, mieux vaudrait sans doute parler de « fragmentation sociale des espaces urbains », un concept qui lui paraît « plus juste ». La crise sanitaire a « alimenté cette métaphore de la fracture entre les métropoles et les autres », dans la mesure où « on a beaucoup parlé de l’exode des citadins », dont il est difficile d’affirmer aujourd’hui qu’il s’agit d’un phénomène durable. 

Contre cette « opposition binaire entre métropoles opulentes et territoires à l’abandon », Marie-Christine Jaillet invite à considérer les premières comme des « systèmes urbains complexes, fragmentés socialement », construits par la logique de « l’appariement (électif pour les mieux lotis, subi pour les autres) et qui concentrent aussi bien les richesses qu’une part indéniable de précarité. Face à elles, « certaines petites villes ou villes moyennes tirent leur épingle du jeu ». Quant aux espaces péri-urbains, espace puzzle qui accueillent, dans des lieux différents, les petites classes moyennes comme  les classes moyennes supérieures, ils obéissent à une logique de « “clubbisation” de l’espace », l’entre-soi étant privilégié par opposition à l’altérité, vécue « moins comme une richesse, que comme une forme de menace. »). Cette approche territoriale des logiques sociales traduit une sorte de « topologisation du social », la maîtrise de l’espace devenant dès lors « une ressource à disposition des strates sociales qu’elle mobilise. »

Ainsi, ces systèmes territoriaux complexes doivent pousser les chercheurs à analyser plutôt l’inter-territorialité, à s’intéresser en premier lieu à déterminer « quels sont les relations entre les territoires, à observer les systèmes d’échanges mis en place, certes inégaux », pour viser une plus grande « cohésion » territoriale et sociale. Ainsi, aujourd’hui, des métropoles sont par exemple « engagées dans des contrats de réciprocité, par lesquels elles tentent d’établir des coopérations avec des  territoires périmétropolitians , sur une logique gagnant-gagnant. »

François Perrin




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