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Université d’été de l’Afev : Quelle société de l’engagement ? – Première journée

Université d’été de l’Afev : Quelle société de l’engagement ? – Première journée

Du 2 au 4 juillet dernier, sur le campus de l’Université Paris-Nanterre, se tenait l’Université d’été de l’Afev. L’occasion, en trois journées aussi riches en échanges que conviviales et festives, d’accueillir quelques grands intervenants venus parler des mutations contemporaines des formes et définitions de l’engagement. Première journée introductive, avec notamment une conférence de François Dubet.

En ce 2 juillet au matin, des salariés, partenaires et compagnons de route de l’Afev, venus de tout le territoire,s’étaient réunis sur le campus de Paris-Nanterre, grâce au soutien de la Mairie de Nanterre, de l’Université elle-même et du Ministère de la Cohésion des Territoires, ainsi qu’aux importants efforts d’organisation des bureaux de l’Afev national, de l’Afev Ile-de-France et de l’Afev 92. Comme le rappelait d’ailleurs en introduction Christophe Paris, Directeur général de l’association, « nous avons pu compter sur les efforts conjugués de 40 à 60 personnes pour construire ce temps-là, si important pour nous dans la mesure où il nous sert à construire l’Afev de demain. »

Ne donnant ensuite qu’une consigne pour ces trois jours (« Profitez-en ! »), il a laissé la parole à Juliette Poirson, Déléguée régionale Ile-de-France, qui a à son tour remercié « les organisateurs, les collègues de l’Afev ou de Socrate », avant de rappeler qu’« être à nouveau présent à Nanterre, ce n’est possible que grâce à un partenariat reconduit à la fois avec la Ville et l’Université, qui fait pleinement sens. »  Elle s’est ensuite essayée au jeu de l’acrostiche proposé à tous dans le livret du participant, consistant à jouer avec les lettres du mot ENGAGEMENT. Ce qui a donné, pour elle, « Ensemble, Nanterre, Grigny, Action(s), Génération(s), Education populaire, Mobilisation, Envie/évidence, Nécessité et Transformation sociale. »

La parole est ensuite arrivée à Jean-François Balaudé, Président de l’Université Paris-Nanterre, qui a indiqué que « Nanterre était une terre de prédilection pour l’Afev, et j’espère qu’elle le restera », avant de souligner l’importance « de ces temps de prise de recul, nécessaires pour repartir sur de nouveaux projets. » Dans le cas de son établissement, sera organisé à l’automne un « grand séminaire, avec d’autres universités engagées, comme Créteil, afin de mettre en avant la Responsabilité sociale des Universités. » Il a enfin conclu, avec optimisme, en estimant que « vos actions vont continuer à nourrir nos actions. »

A son tour, la Première adjointe à la Mairie de Nanterre Zahra Boudjemaï a décrit la spécificité historique de sa ville en matière de lien entre l’Université et son territoire (« Nanterre est une terre de solidarités, dont l’engagement est très profondément inscrit dans l’ADN »), puis souligné le lien durable de la ville avec l’Afev, et regretté « le manque d’intervention actuel d’un certain nombre de grandes structures, qui laissent ainsi parfois la place à des structures qui profitent des manques d’éducation pour capter un certain nombre d’esprits au sein des quartiers, rendant alors plus difficile notre travail en tant que collectivité. » Elle a conclu sur la priorité à l’éducation » pour laquelle a opté la ville depuis plusieurs années (70% des dépenses de fonctionnement), notamment sur les « questions d’orientation », afin de trouver sa place à proximité du « grand centre d’affaires de la Défense », comme d’un réseau voisin de « villes de l’entre-soi. »

En introduction générale à la thématique de cette année, Christophe Paris et le Délégué régional de l’Ouest Stéphane Tiret ont livré un plaidoyer pour une action durable et concrète sur le long terme : « Il ne s’agit pas seulement, pour nous, d’accompagner des jeunes et de réparer des inégalités, mais de nous situer dans une logique de transformation, d’influer sur l’écosystème territorial au sein duquel nous nous inscrivons. » Et Christophe Paris de préciser : « Si nous suivons un ou deux jeunes sur une école, nous aidons ces jeunes. Mais s’il s’agit de 50 jeunes au sein d’un même établissement, c’est le visage de l’Ecole elle-même que nous contribuons à modifier. » D’où l’importance de la massification et d’un effort d’essaimage des actions.  Il a enfin proposé ne définition intéressante de l’engagement selon l’Afev :« Pour nous, l’engagement n’est pas une façon d’inculquer des valeurs à des jeunes qui en seraient dénués, mais au contraire de permettre à ces jeunes de mettre en action des valeurs qu’ils portent déjà. »

Afin de démarrer les trois jours de cette Université d’Eté sous les meilleurs auspices, les organisateurs avaient convié, pour une première conférence, le sociologue François Dubet – « un vieux compagnon de route » selon Eunice Mangado-Lunetta -, qui a développé une parole édifiante et originale sur la notion d’engagement avant de répondre aux nombreuses questions de la salle. Partant d’un constat paradoxal (le déclin annoncé de l’engagement face à un nombre croissant de personnes engagées sous diverses formes), il a estimé que la « très profonde transformation des formes d’engagement » pouvait expliquer cette apparente incohérence. Ainsi, il a longuement décrit les « formes stables d’engagement » des années 50 à 70 (« le PC, le PS et les catholiques disposant à l’époque chacun de leurs satellites jusque dans les clubs de foot locaux »), les désormais dépassées « figures de l’engagé, un militant tombé dedans quand il était petit »et « professions vocationnelles » (instituteurs, curés). Ce schéma était lié à l’époque à « une forte structuration de la société sous forme de classes sociales : les ouvriers, les patrons, les petits bourgeois… » Dans ce cadre, d’ailleurs, « les immigrés n’étaient pas du tout vus comme des minorités culturelles, mais comme des travailleurs surexploités, des prolétaires qui finiraient tous aussi Français que les autres. »

Plusieurs mouvements de fond ont démoli cette conception « stable et figée » : affaiblissement des partis (avec désertion des militants), des syndicats, des pratiques religieuses régulières, mais aussi des mouvements d’éducation populaire « devenus de simples prestataires de services, des auxiliaires de politiques publiques renforçant leurs rangs de salariés plus qualifiés. » Par conséquent, « si les inégalités se sont creusées au sein de la population, elles ne peuvent plus être définies comme des différences de classes (sauf pour les très très riches), l’inégalité n’étant plus ressentie comme une expérience collective mais individuelle. »Du coup, a-t-il poursuivi, dans de nombreux domaines, « de petites inégalités sont vécues avec une grande violence, alors qu’elles étaient autrefois de grandes inégalités vécues sans grand drame. »Il a ainsi pris en exemple, autorisant par plaisanterie les participants à le « lyncher à la sortie » le cas des inégalités hommes/femmes : « Elles sont très faibles, mais bénéficient aujourd’hui d’une grande conscience. »  Conséquence logique, et problématique : « Autrefois, l’engagement individuel exigeait des médiations, votre colère légitime devait être refroidie par la structure. Aujourd’hui, grâce à Internet, tout le monde pète un câble tous les matins. »

François Dubet a également listé, en recourant à la fois à des souvenirs personnels et à des sujets d’actualité comme les Gilets Jaunes, les défis auxquels est aujourd’hui confronté l’engagement : « les engagements sont à la fois très micros et très macros, et parfois contradictoires » – en particulier en matière d’écologie – ; « certains, comme les retraités, s’engagent pour se désennuyer ; ce qui est bien, mais ne garantit aucune continuité d’action » ; la philanthropie constitue aussi un risque, puisqu’elle hiérarchise les causes, jusqu’à « faire des distinctions entre bons et mauvais pauvres, belles maladies contre obésité ou alcoolisme, etc. » La distance augmente aussi entre l’indignation (« pas difficile, peu exigeante, on est du côté du Bien »)  et l’action (qui nécessite fatalement un plus fort engagement, des efforts). Selon lui, le résultat de ce climat « s’est appelé, selon les pays, Brexit, Trump, Salvini, Bolsonaro… »

A l’en croire, pour sortir de l’ornière, il faut « construire une éthique de responsabilité », en opposition à l’éthique de conviction (distinction initiée par Max Weber), « reconstruire des capacités d’agir – soit reposer sur des indignations, mais refroidir les colères », mais aussi « construire, proposer et animer des projets et des débats – l’Afev, par exemple, doit plus intervenir dans le débat public par rapports aux différentes mesures et décisions politiques liées à son champ. » En somme, il s’agit de faire en sorte que « l’engagement fasse partie du modèle éducatif », afin de retrouver une « capacité de transformer les indignations en tendances stables, sans devenir pour autant des auxiliaires des politiques publiques. Ceci, afin de rendre le Monde moins imbuvable qu’il ne l’est. » Une intervention très vivement applaudie, et qui a suscité de nombreuses questions dans la salle.

François Perrin




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