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Prendre soin de nos territoires

Prendre soin de nos territoires

Avant d’écrire pour le Lab’Afev dans la rubrique “Territoires”, j’ai eu envie de faire ma propre définition d’un territoire. Non pas que je n’aime pas la définition officielle, mais tout simplement parce qu’il n’en existe aucune. C’est aujourd’hui le fruit de cette réflexion que je veux partager.

 

Le sens donné au mot “territoire” a évolué au fil du temps. Apparu au XIIIème siècle en France, le terme désigne d’abord une Région, une Contrée ou une Province, puis les villes et leurs banlieues et aussi le périmètre d’un pays, délimité par ses frontières[1]. Il renferme, dès lors, des zones géographiques assez stables : seuls des guerres ou des redécoupages politico-administratifs peuvent les modifier. Dans le cadre du Lab’Afev, “territoire” me semble être une notion plus mouvante, pouvant avoir une emprise croissante sur un espace ou au contraire se réduire, par choix, oubli, ignorance ou paresse. C’est en ce sens qu’il y a matière à débat, car je m’imagine difficilement ici discuter de la position des frontières en France : les frontières sont ce qu’elles sont et la question d’intégrer ou non l’Italie du Nord à la France ne se pose pas (en tout cas, pas à ma connaissance). Pourtant, les Italiens du Nord partagent régulièrement des pratiques et des espaces avec leurs voisins français : le ski et les Alpes ! Ces “territoires” hors de frontières administratives ont leur “carte d’identité” : les forfaits de ski chevauchant sur 2, voire 3 pays (France, Italie, Suisse).

 

La notion de territoire ne se rattache donc pas seulement aux frontières d’un pays. Or ce qui constitue et définit un pays et ses citoyens, c’est cette multitude d’ “autres” territoires : une langue bien sûr (dont le territoire s’appelle la “francophonie”), mais associée à tant d’autres choses… Si ces territoires disparaissent et si on ne prend pas la peine d’y réfléchir, ce sont les nations mêmes qui perdent toute raison d’exister, ou tout au moins leur diversité. C’est un combat incessant qu’il faut mener pour faire (sur)vivre une identité. La France a une si longue histoire et des frontières installées depuis si longtemps que ce combat ne semble plus d’actualité. Mais nombre d’évènements récents remettent celui-ci au devant de la scène et gare à nous de prendre les mauvaises armes ! Au repli, je préfère l’ouverture, à la compétition, je préfère la coopération : plutôt que deux cercles aux bordures épaisses ne se touchant pas, je préfère deux cercles sécants aux contours fins, partageant ainsi une zone commune et préservant une autre zone bien à eux, pour définir l’espace dans lequel je vis. Il y a même des cercles qui font partie de notre identité, de notre culture, et que j’admets et revendique, mais que je ne touche même pas dans ma vie de tous les jours, comme le camembert (que je n’aime pas manger), l’existence et la pratique possible de toute religion (même si je n’en pratique aucune), l’école gratuite pour toutes et tous (même si je n’y vais plus), etc.

Habiter un territoire, ou payer ses impôts, ne fait pas une citoyenneté (il suffit pour cela de penser aux expatriés : au-delà de 6 mois par an passés hors du territoire français, les impôts sont payés dans l’autre pays de résidence). Parler la langue d’un pays ne suffit pas non plus car sinon, beaucoup de gens sur terre seraient anglais !

 

Dynamiques, les territoires peuvent s’agrandir ou se réduire au fil du temps : il est donc primordial de réfléchir à ce que chacun de nous veut voir se développer ou au contraire se réduire[2]. L’Etat bien entendu a pour rôle de définir, protéger et encourager des territoires, mais aussi d’en exclure, ou tout au moins d’en restreindre ou simplement d’en tolérer, ceci afin de préserver une cohésion au niveau national (la “zone commune” à deux cercles que j’ai décrite un peu avant). “L’usage abusif du breton” fut ainsi proscrit par le Ministère d’Emile Combes en 1902, avant de voir l’enseignement du breton réhabilité dans les années 1980.

 

Comme le fait remarquer Laurent DAVEZIES dans son ouvrage très intéressant intitulé “Le nouvel égoïsme territorial”[3], nous avons une situation inédite actuellement : “Les trois quarts des pays actuels ont moins d’un siècle. Il existe plus de 7000 langues parlées dans le monde. (…) Nos 200 pays actuels constituent de grands ensembles très composites, marqués par une grande diversité et agrégeant des populations aux origines, aux cultures et aux histoires très différentes.” Face à cela, aucun Etat ne peut assurer seul un modèle de cohésion territoriale : il donne les grandes lignes mais après, c’est à chacun de nous de s’emparer des “territoires” (domaines d’action) qui nous tiennent à cœur et de les faire vivre : en allant aider des enfants du collège d’à côté, en parlant avec ses amis, voisins, en consommant et dépensant diront certains (et pourquoi pas !).

Finalement, les territoires, c’est trouver les moyens de traduire concrètement les valeurs qui nous rassemblent, et qui n’ont jamais fini d’être exploitées : leur pertinence et leur grandeur sont dans leur capacité à nous faire agir de manière sans cesse renouvelée, pour que vive à chaque génération ce qui nous constitue en tant que pays. L’important est d’agir dans les “cercles” de nos territoires, et l’Etat régulera quand le cadre (ou le terrain de jeu) imposé n’est pas respecté.

Nous avons la chance de pouvoir nous exprimer, de débattre. Or trop souvent, c’est une minorité qui se fait entendre alors qu’elle ne représente pas la majorité. Le danger pour notre démocratie réside donc plutôt dans le fait qu’une majorité ne fasse rien, plutôt que dans la minorité qui agit. Intéressons-nous, questionnons, demandons des comptes : les politiciens ne peuvent pas agir seuls, ils ont besoin eux aussi de “cadres”, et non pas dans un sens négatif, mais dans un sens bienveillant.

Une citoyenneté ne se consomme pas, elle se construit sans cesse. Il y aura des frictions, il y aura des erreurs, mais, toujours, il doit y avoir une volonté commune de construire ensemble et celle-ci doit être protégée et accompagnée avec bienveillance. Le vote est un exemple mais tant d’autres existent, emparons-nous des outils démocratiques à notre disposition, écrivons, sollicitons, renseignons-nous sur nos moyens d’agir : il n’est pas vrai que notre citoyenneté et notre pouvoir se résument à mettre un bulletin de vote dans une urne, c’est essentiel mais pas la seule chose possible. Plutôt que de rester à quai et critiquer le cap pris par le capitaine du paquebot, embarquons et débattons : aucun pays parfait n’existe et nous avons la chance d’être, parmi les 200 pays du monde, l’un des plus ouverts au débat, alors allons-y !

 

Pierre-Yves Ollivier

 

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Territoire

[2] Voir à ce sujet L’Homme global de Pico Iyer, éditions Hoëbeke, et son interview dans L’Express, datée du 12 juillet 2007, notamment : «Pour mes grands-parents, tous nés en Inde, la vie était donnée à la naissance: ils savaient comment se déroulerait leur existence. Aujourd’hui, personne ne sait quelle sera sa vie. Nous vivons dans un état beaucoup plus fluide.»

[3] http://www.seuil.com/livre-9782021230154.htm




4 thoughts on “Prendre soin de nos territoires

  1. guy brunet

    La terre n’est qu’une seule planète et les hommes en sont les habitants. L’altérité , l’individuation des comportements, l’amour de soi: Des priorités pour vivre ensemble.

    1. PYO

      Je viens de lire la définition d’individuation dans le Robert : “ce qui différencie un individu d’un autre de la même espèce, le fait exister comme individu.” Je ne comprenais pas bien sans cette définition. C’est plus clair maintenant. Merci d’avoir partagé ces “cercles”.

  2. CORRE

    Très pertinent et très intéressant, merci.
    Ça donne envie de s’engager dans la construction d’un territoire.

Les commentaires sont fermés.

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