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Pierre Merle : « Les élèves doivent faire face à la tyrannie des normes »

Pierre Merle : « Les élèves doivent faire face à la tyrannie des normes »

Relations aux autres enfants, aux professeurs, aux parents : les causes des souffrances à l’école sont multiples, rappelle le sociologue Pierre Merle en appelant à mieux entourer les enfants pour les faire réussir.

Le substitut à la réflexion, dérive classique et véritable obsession des discours répressifs, est de rechercher un bouc émissaire. Or les élèves n’ont pas le monopole de la souffrance à l’école. Ni les enseignants, ni les parents ne sont épargnés. Tous sont plus ou moins prisonniers d’un système de contraintes pour eux-mêmes qu’ils reportent sur autrui. Il faut à la fois connaître les sources des souffrances de l’élève et aussi s’interroger sur le dénominateur commun à celles-ci. Première source de souffrance : les relations des élèves avec leurs pairs.

Dans l’enquête de l’INSEE Histoire de vie – Construction des identités, un adolescent sur deux déclare avoir subi des vexations, moqueries, injustices, mises à l’écart. Les motifs d’humiliation concernent principalement le poids et la taille (pour 15 % des adolescents), le look (12%), le nom et le prénom (12%), la façon de parler (8%), l’âge (6%), la couleur de la peau (4%). Les causes des stigmatisations des adolescents témoignent d’une forme de dictature de l’apparence : les filles « corpulentes » et les garçons « fluets » ou « petits » déclarent davantage être l’objet d’humiliations.

« Les intellos », « les fayots », « les gros nuls »

Si les stigmatisations ont parfois eu des conséquences positives (désir de « réussir davantage»), les conséquences sont le plus souvent négatives : repli sur soi, sentiments d’infériorité, renonciation à des projets. Les deux tiers des vexations qui ont « eu des conséquences sur la vie » se sont déroulées à l’école. Les élèves qui souffrent sont les plus éloignés des normes du groupe d’âge : « les intellos », « les fayots », « les gros nuls ». La situation est plus difficile pour ces derniers. Les « intellos » trouvent en effet des compensations à leur marginalité dans leurs relations avec les professeurs et leurs parents alors que « les gros nuls », terme particulièrement dévalorisants, sont aussi en difficulté dans les autres sphères relationnelles liées à l’école. La seconde source de souffrance des élèves tient à leurs relations avec les professeurs. Plusieurs recherches ont montré des sentiments d’humiliations fréquents pour les élèves en difficultés scolaires. Ces humiliations ont leur source dans des pratiques de rabaissement.

L’élève est étiqueté « nul », « minable », « ridicule »

Une forme classique d’humiliation est la promotion de l’élève au rang de mauvais exemple. Pour une faute malheureuse, l’élève fait l’objet d’une moquerie. Cette situation est présente lors du passage au tableau, moment favorable au rabaissement scolaire, parfois vécu comme une mise à mort symbolique. Le rabaissement est aussi présent dans l’habitude consistant à rendre les copies selon un ordre décroissant, de la meilleure à la plus faible, en ajoutant éventuellement une appréciation allant du « très bon » au « médiocre ».

La notation est classiquement une source de souffrance pour les élèves : le professeur note d’abord un niveau scolaire, assez arbitraire car variable selon les établissements, et il lui est difficile de noter en même temps les progrès et les efforts. Inconsciemment, le professeur construit des devoirs qui aboutissent à définir des « bons », des « moyens » et des « mauvais ». Les recherches ont pourtant montré que des exercices plus accessibles et des notes encourageantes favorisent les apprentissages des élèves.

Tensions scolaires dans les familles

Enfin, les relations des élèves-enfants avec leurs parents sont au fondement d’une troisième forme de souffrance. Elle ne se situe pas dans l’école mais à sa source dans ce qui se passe à l’école.

L’élève souffre de sa dévalorisation scolaire et découvre que ce premier malheur s’accompagne d’un second : les remontrances de ses parents et la crainte de perdre leur amour. La famille, lieu possible d’un refuge, est contaminée par les tensions scolaires. Les punitions familiales redoublent les punitions scolaires. L’enfant espérait trouver de la compréhension et de l’aide, il est confronté aux mêmes exigences scolaires qui lui semblent inaccessibles.

Quand un élève se retrouve en rupture à la fois avec ses pairs, ses professeurs et ses parents, il se retrouve dans un profond isolement relationnel. Le risque de dépression est majeur. Le suicide (8% des filles et 5% des garçons font une tentative de suicide à l’adolescence) émerge à partir de ces situations de repli et de destruction des liens sociaux et affectifs indispensables. Quel est le lien commun entre ces trois situations de souffrances scolaires ? La valorisation de la liberté individuelle, propre aux sociétés développées, va de pair avec une normativité forte qui constitue une entrave à cette même liberté.

L’individu est libre mais doit être mince, surtout les filles. Chacun peut s’habiller comme il l’entend mais en respectant le « look » de son groupe d’appartenance. L’élève-enfant doit, au minimum, avoir des résultats convenables et ne pas redoubler une classe… La tyrannie des normes est une des sources essentielles de la souffrance individuelle des élèves en difficulté scolaire.

Les faux-semblants de la méritocratie

A cette force excessive des normes, il faut ajouter les méfaits spécifiques d’une norme socialement utile mais hégémonique et pour cette raison destructive : la méritocratie. L’élève, comme chaque adulte, est considéré comme responsable de son sort. Mais les chances de réussite scolaire sont très différentes selon l’origine sociale or nul ne choisit sa famille si bien que, contrairement à l’idéologie dominante, nul ne mérite réellement ou totalement son mérite et ne peut, par conséquent, être tenu pour être entièrement responsable de ses échecs. L’école doit se donner moins le projet de sélectionner les meilleurs et davantage celui d’assurer à tous un savoir minimum.

Seulement 3% des élèves sortent de l’école sans diplôme en Corée du sud ; 17% en France. Les élèves français ne sont pas moins bons, ils sont seulement moins entourés et moins aidés. La marge de progrès de l’école pour réduire de l’échec scolaire est considérable. Permettre davantage la réussite scolaire est le chemin le plus court pour réduire les souffrances des élèves.

Pierre Merle, sociologue, spécialiste des questions scolaires




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