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Pas de société libérale sans une école qui éduque

Pas de société libérale sans une école qui éduque

Il y a une semaine, j’avais commencé à écrire un papier sur un thème qui, bien qu’un peu prétentieux, me tenait à cœur : le rôle de l’École. Il est vrai qu’il est difficile de s’y retrouver, alors qu’elle est perpétuellement balancée entre deux conceptions radicalement opposées ; certains diront qu’elle doit se limiter à « l’instruction », là ou d’autres avanceront que plus encore, elle doit être pourvoyeuse « d’éducation ».

C’était il y a une semaine, autant dire, à une autre époque. À une époque ou personne n’aurait pu imaginer qu’en France, en 2015, la rédaction d’un journal satirique aurait pu être froidement, systématiquement exécutée. À une époque où je n’aurais pu croire que j’assisterais, suite à de tels évènements tragiques, à un déferlement de réactions nauséabondes émanant notamment d’une partie de la jeunesse française.
Plus que jamais, ces évènements ont renforcé mes convictions. Retour sur la nécessité pour l’École d’être pourvoyeuse d’éducation.

De l’instruction ou de l’éducation

Vulgarisons. Dans son mémoire sur l’instruction publique Condorcet affirme que « l’éducation publique doit se borner à l’instruction ». Affichant une opinion clairement libérale, il rejette toute idée « d’éducation nationale », car une telle conception rendrait l’École doublement coupable :

Coupable d’imposer aux élèves des enseignements portant sur des valeurs étatiques choisies arbitrairement par un gouvernement. Coupable encore de défiance envers les parents qui ont pour droit fondamental de choisir ce qu’ils désirent transmettre à leur enfant.
Condorcet conclut donc que l’instruction doit être confiée à la puissance publique, et l’éducation doit être dévolue aux familles. Autrement dit, on apprend à lire, compter, et écrire à l’école, et on se forge ses opinions à la maison, entre la poire et le fromage.

L’éducation comme prérequis de la liberté individuelle.

La conception de Condorcet est dépassée. Tout d’abord, la France n’est pas Sparte, elle n’arrache pas les enfants à leurs parents pour en faire des hoplites, tout au plus cherche-t-elle à inculquer des valeurs républicaines fondamentales, des valeurs du bien vivre ensemble. C’est louable.
Ensuite, le monopole des parents dans la transmission de valeurs est une aberration : interrogez donc ces nombreux professeurs qui n’ont pas réussi à imposer à leur classe une minute de silence républicaine comme hommage des terribles attentats qui ont touché la France. « Ils l’ont cherché, ils n’avaient qu’à pas caricaturer le prophète » d’un côté, « c’est la faute aux Arabes et aux immigrés » de l’autre, ou encore « c’est des juifs, je veux rien dire mais c’est pas pour rien que ça leur retombe toujours dessus ». Et si les témoignages édifiants de ces professeurs n’ont pas fini de vous donner la nausée, il vous suffira d’aller faire un tour sur les réseaux sociaux pour constater de vos yeux le nombre de gamins tenant ce genre de propos.
Ne soyons pas trop sévère avec eux : encore privés de leur libre-arbitre, ils ne font pour la plupart que répéter ce qu’ils ont précédemment entendu chez eux, de la bouche de leurs parents, entre la poire et le fromage.

Donner à tous le même corpus démocratique

C’est précisément là que la nécessité d’une Éducation nationale pourvoyeuse de valeurs républicaines et démocratique se fait entendre ; car l’amoureux de la Liberté qui se respecte ne doit pas céder à la facilité, et, sous couvert de la liberté d’opinion, accepter un relativisme destructeur qui voudrait que tout se vaut. Tout au contraire, il faut affirmer avec courage que si nous voulons une société ou la liberté individuelle serait la valeur centrale, tout ne peut pas se valoir.
Oui, toutes les opinions ne se valent pas, et certaines sont détestables.
Oui, tous les rayonnages de bibliothèque familiale, quand elle existe, ne se valent pas.
Oui, toutes les discussions entre la poire et le fromage, d’une famille à l’autre, ne se valent pas.

Seule une école républicaine qui apprendrait aux enfants les vertus du respect de l’autre, de l’acceptation des différences, de la tolérance, du bien vivre ensemble, de la fraternité, de la liberté, des droits fondamentaux… seule cette École peut gommer les inégalités des enfants quant à l’inculcation de telles valeurs.
Parlons franchement et n’ayons pas peur de dire les mots, seule une école pourvoyeuse d’éducation peut donner le même corpus démocratique au fils du raciste, de l’antisémite, ou du fondamentaliste, que celui que reçoit naturellement l’enfant qui a eu la chance de naître dans une famille pour laquelle ces valeurs sont des trésors.
Affirmons sans détour qu’une Éducation nationale est libératrice et émancipatrice, quand elle donne accès à tous aux idéaux qui font de notre démocratie un bien si précieux.

Parce que la Liberté ne peut s’exercer là où règne la haine, plus que d’apprendre à lire, écrire, compter, l’École doit former des citoyens.

Nolan Ricci, étudiant en droit, auteur à Contrepoints

Crédit photo Flickr CC Olivier Ortelpa




One thought on “Pas de société libérale sans une école qui éduque

  1. STEPHANE BIENVENUE

    Très belle idée de réinterroger “le libéralisme de la liberté” cher à Condorcet mais aussi à Adam Smith. Il est toujours utile dans ces moments complexes de sortir de pensées toutes faites et particulièrement à partir de ce mot – le libéralisme – souvent dévoyé par ceux-là même qui s’en réclament. Non le libéralisme de Condorcet n’est pas « l’économisme contre le politique, le communautarisme contre la république » pour reprendre le très bon travail de Brigitte Frelat sur l’école en France et le libéralisme.
    Il aurait été intéressant de continuer le débat à partir de votre phrase “la liberté individuelle serait la valeur centrale [de la société]”.
    La question de l’individu narcissique (et l’égo-grégaire cher à Dufour) doit ainsi être posée car c’est un péril contemporain rendant inachevé le libéralisme de Condorcet / Smith qui remet en cause profondément l’idée que “tout perfectionnement individuel, tout progrès de la raison, rejailliraient en effet sur l’humanité tout entière et participeraient au bien-être général” pour reprendre Condorcet. Le néolibéralisme qui fabrique ces narcisses et ces “égogrégaires” détruit alors les idéaux de Condorcet.
    En tant que géographe, cela me fait penser à cette antienne du “trickle down” rebattue depuis 30 ans. On en voit les limites aujourd’hui.
    Enfin, la question de l’institution en elle-même mériterait d’être posée car si votre titre est justifié, il mériterait aussi que nous interrogiions ce qu’est l’école aujourd’hui dans un système qui n’est pas libéral au sens noble du terme.
    Et si l’on dépasse son titre provocateur qui ne correspond pas au contenu plus profond de sa réflexion, il serait intéressant de confondre Condorcet et “la société sans école” d’Illich.

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