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Orchestration d’un “Sursaut”

Orchestration d’un “Sursaut”

Lundi 4 avril dernier, au Théâtre Déjazet à Paris, était organisée une journée de débats et d’échanges intitulée « Le sursaut », imaginée par l’AJC Europe en partenariat avec la Fondation pour l’Innovation politique, la Fondation Jean Jaurès, avec le soutien du Wilfried Martens Centre for European Studies, du Lab’Afev et de l’AFVT. Sous-titré « Les démocraties face à leurs ennemis : l’islamisme et la récupération populiste en Europe », cet événement conçu comme la première étape d’un rendez-vous régulier proposait un programme riche et varié d’intervenants, issus des mondes politique, intellectuels, de la recherche ou de la société civile. Si l’on peut regretter que parmi les deux « ennemis » désignés, la question des populismes ait été quelque peu occultée par celle de la radicalisation religieuse, cette première édition a permis de baliser plusieurs pistes de réflexion, en fonction des points de vue tantôt mesurés, tantôt tranchés des divers intervenants.

A quelques mètres d’une place de la République où allaient se regrouper progressivement, au fil de la journée, les partisans de la « Nuit Debout » du 35 mars, le théâtre Déjazet accueillait un « forum citoyen » sous haute surveillance, avec une salle parfois chauffée à blanc : en ces lieux historiques qui rendirent notamment hommage à Georges Wolinski en septembre dernier, comme le rappela son directeur Jean Bouquin en guise d’introduction, une journée au planning très dense se tenait, qui allait rassembler des personnalités aussi diverses que le premier Ministre Manuel Valls, le député Bruno Le Maire, les romanciers Tahar Ben Jelloun et Olivier Guez, la philosophe Monique Canto-Sperber, l’ex-djihadiste David Vallat, la sociologue Dominique Schnapper ou le metteur en scène Gérald Garutti. Il s’agissait, comme l’indiqua en ouverture Simone Rodan-Benzaquen, directrice d’AJC Europe, de refuser « d’être coincés entre des haines », à une époque où « les extrémistes, les populistes sont en embuscade, progressent dans les esprits et les sondages. » Et donc de distribuer la parole sur des thématiques éminemment préoccupantes, au moyen de tables-rondes, de « Talks » – à la manière des conférences Ted -, de rencontres entre responsables politiques et représentants de la société civile, mais aussi de lectures d’extraits de textes (“Le siècle de la peur” d’Albert Camus par Janane Boudili, “La fin du courage” de Cynthia Fleury par François Berléand, “Discours sur l’Instruction publique” de Victor Hugo par le très inspiré Jean-Michel Martial…)

Définir, mettre en perspective

Le Larousse définit le « sursaut » comme « le mouvement brusque involontaire par lequel quelqu’un se redresse brusquement » (en réaction à un événement subit) ou encore, plus précisément, comme le « fait de reprendre courage soudainement après une période de fléchissement. » Le journaliste Jean Birnbaum, pendant cette journée, s’essaiera aussi à un exercice de définition : « Le sursaut pourrait être conçu comme une paralysie dépassée, comme l’espérance est le dépassement du désespoir. » Dans ce but, un premier temps fut consacré à la question européenne, introduite par une interview du chercheur Gilles Kepel par Brice Couturier. Gilles Kepel a pu ainsi développer son point de vue sur les mutations des formes du terrorisme, sur les tensions inhérentes au double objectif de recruter des combattants tout en « assassinant le groupe le plus large possible », et sur la mise en lumière de dates précises pour tenter de comprendre les choses : celle du 14 février 2005, dépôt de la licence Youtube en Californie, qui allait durablement transformer les modes de recrutement ; celles des 19 mars 1962 et 2012, distantes de cinquante ans précisément, entre la signature des accords d’Evian et la tuerie du collège-lycée Otzar Hatorah perpétrée par Mohammed Merah… En outre, « aujourd’hui, les villes Front National débaptisent les rues du 19 mars 1962 », ce qu’il considère comme « un retour du refoulé colonial », qu’il faut nécessairement faire figurer dans l’équation… Mention a également été faite des polémiques qui l’opposent à des chercheurs comme Olivier Roy, en l’absence de ce dernier.

sursautpulvarEn plus de la question à proprement parler européenne – qui pour tout dire sera mieux illustrée dans la foulée par l’échange entre Tahar Ben Jelloun et le très solide ancien Premier ministre italien Enrico Letta -, celle du comportement (jugé globalement trop laxiste, voire inconscient) de nombreux élus locaux à l’égard des requêtes issues de communautés religieuses a irrigué les interventions de nombreux intervenants, de Gilles Kepel au radical mais très applaudi David Vallat (« Il faut que nous nous mettions en mode Stalingrad mental, c’est-à-dire ne rien lâcher aux religieux dans le débat public (…) Qu’ils s’occupent de leurs synagogues, églises et mosquées, et les moutons seront bien gardés. »), en passant par le maire-adjoint d’Avignon Amine El Khatmi (« Certains élus, par leurs décisions, ne font pas honneur à leur mandat ni à la République. »). A ce titre a été évoquée la mise à disposition d’une sorte de guide à l’usage des élus locaux, à l’instar de ceux édités à destination des enseignants.

Des débats passionnés

Pour Enrico Letta, qui s’est avoué « personnellement marqué par Lampedusa », des questions géopolitiques d’importance nécessitent avant tout une réaction à l’échelle européenne, dans la mesure où, sans cela, « nous sommes à un moment où l’Europe risque la désintégration et le déclin. » Constatant que l’Union européenne – dont il rappelle qu’elle « est née sur un mot, solidarité », auquel il conviendrait de redonner du sens – « a mis 4 ans, entre 2008 et 2012, à trouver des solutions à la crise économique », il estime qu’à « des problèmes européens et non nationaux doivent être proposées des solutions européennes : on ne peut se limiter à chercher des réponses nationales, notamment en matière de migrations et de sécurité. » Sur ce point, Tahar Ben Jelloun, comme après lui d’autres participants, insisteront sur la notion « d’obésité » de l’Europe – « c’est une entité magnifique, mais elle a trop d’invités, dont certains ne jouent pas le jeu » -, mais aussi de « surdité » de cette dernière : « la communication n’existe pas vraiment, même en interne, entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud. » Pour le membre de l’Académie Goncourt, évoquant longuement le cas du président turc Erdogan, « on a favorisé jusqu’ici la seule géographie, dans la construction européenne – je voudrais maintenant qu’on en revienne aux valeurs. » Il est rejoint sur ce point par Enrico Letta, qui estime que « sans défense de ses valeurs démocratiques, l’Europe va se faire battre », et qu’en attendant, aujourd’hui, « on ne trouve que les solutions à disposition dans un contexte de précipitation et d’absence de stratégie globale. »

Les tables-rondes suivantes, modérées par la journaliste Audrey Pulvar, ont permis de recueillir un grand nombre de points de vue variés, de la part des intervenants comme de la salle. Si les désirs du président d’Homosexualité et socialisme Denis Quinqueton (« Je veux échanger sur des arguments, pas sur des fantasmes ») et de la philosophe Monique Canto-Sperber (« Il ne faut pas mettre des mythes à la place des réalités (…) et prendre en compte ce qui provient de la base autant que ce qui émerge du monde politique ») ont parfois été quelque peu débordés par la passion qui animait certaines prises de paroles, la question de la situation des femmes a été abondamment discutée pendant cette séquence. En particulier sur le thème de la mode dite « pudique » développée par plusieurs grandes marques, et dont le professeur de collège Iannis Roder a rappelé l’ambiguïté sémantique : « Dans ce cas, comment faut-il appeler le reste de la mode ? Impudique ? Les médias doivent faire très attention aux termes qu’ils relaient. »

La société civile à l’honneur

sursautlemaireA plusieurs reprises au cours de la journée, certaines interventions du public ont traduit le regret d’assister parfois à des échanges abstraits, renforcés par des « plateaux » comparables parfois à ceux des talk-shows télévisés de type “C dans l’air”. Or les tables-rondes de l’après-midi, précisément, ont rendu en partie la parole à des représentants de la société civile : celle de 16h30 par exemple, intitulée « Comment créer de l’engagement civique », avec la participation notamment de Mohamed Tria, président du club de football Lyon Duchère A.S. Ce dernier, après avoir constaté que « les mondes politique et de l’entreprise apparaissent comme des chimères à de nombreux jeunes », a donné l’exemple de la création d’une section féminine au sein de son club, qui a « apaisé les mœurs et replacé les femmes dans les débats », et conclu d’un « il ne faut pas perdre du terrain, car ce terrain perdu est toujours très difficile à récupérer ». Ce temps fort de la journée a également permis à Ali Kismoune, président du Club Rhône-Alpes Diversité, d’annoncer au délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme Gilles Clavreul que « pour agir au plus proche des réalités du terrain, on n’attend pas forcément le feu vert de Paris, qui tarde souvent à arriver » ; et à Jérôme Sturla, directeur du Lab’Afev, d’insister sur la « permanence de la question de l’éducation », la « nécessité de reconnaître les acteurs de proximité » et de reprendre la distinction opérée par Gilles Finchelstein dans son “Piège d’identité” (Fayard) entre « politisation idéologique et politisation biographique. » Selon lui, la solution à de nombreux problèmes auxquels est confrontée la jeunesse passe par le fait de rendre possible l’engagement de tous – y compris des jeunes filles voilées.

Mais la société civile a également disposé d’une tribune à l’occasion des deux « conversations » organisées autour de personnalités politiques de premier plan : en milieu d’après-midi, le député Bruno Le Maire a ainsi pu échanger notamment avec l’avocate et réalisatrice Isabelle Wekstein-Steg, le chercheur Idriss Aberkane et un étudiant contributeur du Huffington Post, Pierre-Adrien Hanania. L’occasion pour lui, notamment, de rappeler quelques-unes de ses lignes directrices, parmi lesquelles l’Europe, pour laquelle « il faut faire le deuil d’un récit commun à 28 », et l’éducation, qu’il considère comme « une priorité absolue : un chef d’établissement doit reprendre complètement son rôle de chef à part entière. » Enfin, en fin de journée, le Premier Ministre Manuel Valls a été confronté – après un petit instant de flottement sur scène, dans l’attente des autres participants, ce qui lui a permis d’ironiser sur « la solitude du pouvoir » – au journaliste et écrivain Olivier Guez, très « poil à gratter » (relations entre la France et l’Arabie Saoudite ou le Qatar, absence de vision d’ensemble à l’échelle européenne), mais aussi à l’enseignante et essayiste Barbara Lefebvre et à Hakim Soudjay, ancien Volontaire en Service civique devenu à la rentrée dernière ambassadeur pour Unis-Cités.

Premier Ministre et Service Civique

Tandis que Manuel Valls faisait preuve d’intransigeance (« L’essentiel aujourd’hui, c’est la bataille culturelle, c’est la bataille identitaire, parce que si nous ne gagnons pas cette bataille, le reste sera balayé (…) et je ne souhaite pas que nous minimisions ce qui se passe dans certaines universités : ne nous voilons pas – c’est le cas de le dire – la face dans ce débat »), le jeune ambassadeur d’Unis-Cités – qui a travaillé tant auprès de personnes âgées que de migrants – en a appelé à « favoriser urgemment le développement d’espaces où des personnes différentes les unes des autres puissent apprendre à se connaître, car comment espérer construire une société apaisée s’il n’y a pas de dialogue entre les gens ? » Il a en effet souligné le paradoxe entre le « caractère cosmopolite, d’un degré peut-être inédit, de notre société », et la faiblesse des échanges entre individus – une incongruité que le Service civique lui a personnellement permis de dépasser. Un témoignage sur lequel Manuel Valls a rebondi brièvement, en déclarant qu’il croyait « au métissage, au mélange » – mentionnant au passage son expérience de député-maire d’Evry, « l’une des villes les plus jeunes de France, façonnée par l’immigration » -, pour préciser ensuite que s’il croyait à la possibilité d’un « sursaut », c’était précisément parce qu’il constatait « la capacité dans ce pays, dans sa jeunesse, dans ses quartiers populaires » de le faire advenir.

Mais pour cela, il faudra miser « sur l’engagement, bien sûr, et à ce titre le Service civique est une belle expérience qu’il faut prolonger », en visant d’ici 2018 le triplement des 110 000 jeunes concernés d’ici la fin de l’année. « Difficile de le rendre obligatoire », a-t-il ajouté, « mais je souhaite qu’un maximum de jeunes participent de cette expérience. » Pour autant, tandis qu’aujourd’hui les défis sont définis – « à la fois le vote Front National, qui porte un message de rejet, d’exclusion, de confrontation, et la montée de cette minorité qui est liée à l’islamisme radical » -, le Premier Ministre l’a martelé : « Notre bataille, il faut la mener avec les armes de l’État de droit, avec nos valeurs – dont la laïcité, qui est tout le contraire d’un rejet de l’autre, et qui ne se négocie pas. Ce qui nous rend plus fort, c’est l’addition de nos différences, mais aussi de nos valeurs communes. » Un propos qui entrait en écho avec un sentiment général véhiculé tout au long de cette journée de « Sursaut », tandis que dehors, la nuit était tombée, que plusieurs centaines de personnes s’apprêtaient à passer « debout »… à deux pas des applaudissements nourris accompagnant la sortie du chef de gouvernement sous solide escorte.

François Perrin

Crédits Photos et Vidéos : Le sursaut.

 




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