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« Nicole Ferroni, la réforme du collège et moi » par Jérome Musseau

« Nicole Ferroni, la réforme du collège et moi »  par Jérome Musseau

Réforme du collège : l’abroger, la maintenir, l’assouplir ? Force est de constater en tout cas qu’elle est centrale dans les débats éducatifs de la campagne présidentielle. Jérome Musseau enseigne dans un collège en éducation prioritaire ; il répond à la chronique du 22 mars de Nicole Ferroni sur France Inter intitulée « la transmission du savoir, c’est fini ! ».

Avant toute chose je dois avouer que j’adore Nicole Ferroni. Je suis même un admirateur inconditionnel, qui attend avec impatience chaque mercredi pour écouter sa chronique. Quatre minutes trépidantes d’intelligence vive, qui mêle information précise et analyse tranchante au milieu de considérations sur la vie des bêtes ou des plantes, d’anecdotes sur sa famille ou ses amis. Avec son air de ne pas y toucher, de perdre l’auditeur et l’invité dans une rhétorique truffée de jeux de mots et une diction à la mitraillette, elle hisse la chronique humoristique de la matinale de France inter au rang d’interpellation politique lumineuse qui désarme les plus aguerris. Qui ne la connaît pas peut écouter sa chronique face à Maréchal-Le Pen du 9 mars[1] pour se faire une idée de l’efficacité du procédé.

Hélas, en écoutant sa chronique du 22 mars dernier[2] intitulée « la transmission du savoir, c’est fini ! », nous avons été quelques-uns à ressentir une drôle de gêne. Peut-être en imaginant qu’Alain Finkielkraut, Jean-Paul Brighelli ou Claire Polin devaient se tordre de rire en écoutant Nicole Ferroni parler de la réforme du collège qui laissait sa nièce Eléa (alias Biboun) sans ressources devant un exercice de maths ne comportant plus de cours. Je ne sais pas ce que Nicole Ferroni penserait, si elle voyait devant elle les adversaires proclamés du «pédagogisme» applaudir sa chronique, chose qu’ils n’ont sûrement pas faite, puisque ils n’écoutent pas France inter qui incarne à leurs yeux la pensée gauchiste qui sous-tend les politiques qui ont mené l’École à sa perte. On serait donc tenté de croire à un malentendu, Ferroni s’amusant seulement des dysfonctionnements, sans apporter d’eau au moulin des contempteurs de l’école. Mais notre humoriste n’en est pas à sa première. Déjà, à la rentrée dernière, dans sa chronique du 7 septembre 2016[3], elle s’apitoyait sur la même Eléa, qui tentait de ne pas décrocher face à un système scolaire qui s’évertuait, avec la réforme du collège, à tout faire pour ne pas qu’elle s’accroche. Et cela faisait suite à d’autres chroniques où elle tapait méthodiquement sur cette fameuse réforme, comme elle l’a fait pour le CETA. Il faut donc se pencher sur cette question : Est-ce moi qui manque sérieusement d’humour sur l’École ou bien est-ce Ferroni qui débloque sur le sujet ?

Premier élément, ces chroniques restent drôles et me font quand même rire. Elles mettent en scène une figure récurrente de l’école, le cancre. Mais si celui-ci est empreint de poésie dans l’école d’antan, immortalisé par les photos de Doisneau, il est aujourd’hui sous le nom de décrocheur celui qui rappelle à l’École qu’elle ne remplit pas son rôle. Eléa et Enzo, à l’instar des enfants des milieux populaires, se retrouvent désorientés par l’emploi du temps, noyés dans un vocabulaire abscons et rendus incapables de se débrouiller avec leur manuel ou leur une tablette. L’École, en cherchant sans cesse à se réformer et à se mettre à leur portée, complique tout et les perd finalement en chemin. C’est de bonne guerre. Sans doute est-il même nécessaire de mettre en avant ces oubliés du système qui existeront probablement toujours, ici comme en Finlande. Et Ferroni voit juste quand elle reproche au système de laisser l’élève trop souvent seul au nom de la sacralisation de son autonomie. Là où le bât blesse c’est qu’elle laisse entendre que le décrochage est la conséquence des dernières réformes et notamment de LA réforme du collège, comparée à une grosse bête qui mange les enfants. Déjà, le changement des programmes et leur organisation curriculaire (ou spiralaire) par cycle ne fait pas partie de la réforme du collège. Si sa mise en place est concomitante, c’est probablement voulu pour créer un effet de bascule. Mais on ne peut oublier que ces nouveaux programmes ont été pensés et mis au point par le tout récent Conseil Supérieur des Programmes issu de la Loi Peillon de 2013. Pour la première fois, le contenu des enseignements et du fameux socle commun se voyait confier à un panel de personnalités plus large que les seuls spécialistes disciplinaires (notamment à des politiques et à deux figures issues de la société civile dont la présidente d’ATD). L’idée d’un programme par cycle de 3 ans est plus exigeant sur la transmission réelle des savoirs puisque l’élève voit et revoit des notions pour être évalué au bout du cycle alors qu’avant, il pouvait par exemple tout oublier de la digestion en arrivant en 4ème et tout oublier des séismes en arrivant en 3ème, pour prendre des exemples qui plairont à Nicole. Donc, en agrégeant la réforme du collège et les nouveaux programmes, l’agrégée Ferroni se met effectivement dans la facile posture des antis. Et elle feint d’ignorer que, hormis quelques polémiques montées en épingle sur l’enseignement de l’histoire, ces nouveaux programmes ont fait l’unanimité.

Plus embêtant, elle laisse croire que la réforme du collège modifie les méthodes d’enseignement qui ne permettraient plus de transmettre du savoir. On peut être pour on contre cette réforme (qui a principalement cherché à mettre en place des séquences en interdisciplinarité et à formaliser l’aide méthodologique), mais on ne peut pas lui attribuer une quelconque responsabilité sur les méthodes employées et encore moins lui faire endosser un changement d’objectif. Sur ce point, il faut rassurer tout le monde. Dans le collège REP où je travaille, comme dans tous les collèges de France, on continue à transmettre du savoir et même c’est notre préoccupation principale. Parfois ça passe par du cours magistral et parfois non. Ça peut prendre la forme d’exposés, de travail en groupe, de séances d’exercices, de recherches personnelles. Et c’est de la responsabilité de l’enseignant. En maths, parce que c’est l’exemple pris par Ferroni, ils font effectivement moins de cours et plus d’exercices, mais un cours existe bien dans le cahier. À quoi sert le cours du livre ? Comme le dit bien Ferroni, le cours du livre c’est fait pour quelques élèves et pour leurs parents (ou leur tante), mais ces fameux élèves qui décrochent n’ont souvent aucune aide à la maison. On peut le lire le relire et même l’apprendre par cœur ; ça ne fait pas voir pour quelle raison un triangle est isocèle. Le cours de grammaire, de maths, d’histoire ou de SVT mal fait, ça fait aussi décrocher plein d’élèves. La transmission du savoir, la diffusion des méthodes pour l’acquérir, c’est justement le métier des profs, métier trop souvent exposé à la critique de ceux qui feraient mieux s‘ils étaient à l’œuvre et qui surtout pensent pouvoir donner des conseils du haut d’on ne sait quel statut. Or ce métier est une pratique qui porte justement le nom de pédagogie. Les questions de savoir où on place le cours, avant ou après, comment il faut l’apprendre et ce qu’on en fait sont autant de questions pédagogiques que Ferroni se coltinait quand elle était prof et qui n’ont rien à voir avec la réforme du collège, et peu à voir avec le changement des programmes.

D’où la malhonnêteté intellectuelle de la chronique qui amalgame les changements et fait le jeu des réactionnaires qui présentent toujours un avant radieux contre un présent catastrophique. Mais là où Ferroni aggrave son cas, c’est quand elle nous dit qu’en fin de compte, tout est pensé et mis en place pour que l’élève soit laissé à lui-même. Or, la grande majorité des collégiens continuent à être dans une classe où ils écoutent un professeur, dialoguent avec lui (comme on peut dialoguer à 25 ou 30) et notent du cours. La diversification pédagogique qui vise à rendre les élèves actifs dans leurs apprentissages peine encore à se développer mais ce qui est sûr c’est qu’elle recherche une transmission effective du savoir, sans se contenter de « faire le programme ».

Qu’on s’inquiète donc si l’on veut : le collège ne va pas très bien, il produit beaucoup trop de décrocheurs et peine à s’adapter au choix qui a pourtant été fait il y a 40 ans, celui de donner à toute une classe d’âge un socle de connaissances en phase avec le monde actuel. Mais pour cela, il a besoin de plus de pédagogues pour penser, essayer, se tromper, comprendre et ne pas comprendre au sujet de l’apprentissage des élèves, en un mot de praticiens. Il a aussi besoin de légèreté, et l’humour serait bien nécessaire pour traquer toutes les suffisances en la matière (à quand une chronique, Nicole, sur SOS Éducation, le SNALC ou l’inégalité des salaires et des ressources dans l’Éducation nationale ?). Et enfin il a besoin de confiance de la part de tous ceux qui se soucient de la jeunesse. Mais surtout pas de débats hors-sol de non pratiquants qui se gaussent en se revendiquant d’un simplisme pédagogique sur la transmission du savoir.

[1] https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-nicole-ferroni/le-billet-de-nicole-ferroni-09-mars-2016

[2] https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-nicole-ferroni/le-billet-de-nicole-ferroni-22-mars-2017

[3] https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-nicole-ferroni/le-billet-de-nicole-ferroni-07-septembre-2016

Crédit photo : Afev




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