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Mentorat, sauce chypriote ! (1/2)

Mentorat, sauce chypriote ! (1/2)

Quelques semaines après la participation de 22 étudiants européens (dont 5 afeviens) à une Learning week à Nicosie (Chypre), le Lab’Afev a interrogé Alexandros Antonaras, professeur agrégé à l’école de commerce de l’Université de Nicosie (UNIC) et vice-président des services aux étudiants. Celui-ci revient sur la genèse de son établissement, les besoins de son territoire et un programme de mentorat développé depuis plusieurs années.

Quelle est l’histoire de votre établissement ?

Alexandros Antonaras : L’Université de Nicosie existe depuis 42 ans en tant qu’institution éducative. Devenue au début des années 90 un inter-collège d’institutions professionnelles, elle a reçu le statut d’Université en 2007. Nous sommes donc un établissement relativement récent, mais aussi la plus grande université de Chypre (et du Sud-Est de la Méditerranée), avec un total de 14 000 étudiants venant de plus de 70 pays. En effet, au cours des dix dernières années, nous avons introduit des programmes de diplômes en ligne – ce qui nous a permis d’attirer de nombreux étudiants étrangers. En outre, implantés sur une île où l’on parle grec, nous proposons tous nos programmes en langue anglaise – à l’exception de quelques-uns, réservés aux Grecs. Ce sont ainsi plus de 100 programmes diplômants qui s’adressent aux trois niveaux de l’enseignement supérieur (licence, master, doctorat), et permettent à nos étudiants d’étudier ce qui les intéresse vraiment : de l’ingénierie à la médecine, des études pédagogiques à la psychologie ou la littérature…

 

Est-ce une université privée ? Proposez-vous un système de bourses ?

C’est une université privée, oui. Beaucoup d’étudiants perçoivent une sorte de bourse délivrée par le gouvernement, mais nous essayons toujours de fournir, en plus, des opportunités de financement quand cela est possible – surtout pour les étudiants dans le besoin. Il existe donc bel et bien un système de bourses, d’autant que les étudiants qui réussissent bien peuvent décrocher des bourses d’études liées à leur performance académique, et que les étudiants sportifs peuvent eux aussi être soutenus : aux derniers JO, deux de nos étudiants étaient en compétition, qui disposaient d’une bourse sportive.

 

Votre campus est conçu comme un « campus global ». Quelle est votre stratégie à ce sujet, en particulier en matière de logement ?

Notre campus est situé dans la ville, et se décline en 20 bâtiments, tous accessibles à pied depuis le bâtiment principal de l’Université. L’idée était de développer cette « ville UNIC » – comme nous l’appelons -, permettant aux étudiants non seulement d’étudier mais de séjourner à proximité immédiate de l’Université. Ainsi, face à une demande de logements qui a fortement augmenté ces dernières années, nous avons construit trois résidence (Six, U et Triangle), qui proposent plus de 150 chambres – pour 6 000 étudiants conventionnels, vivant sur le campus. Ces places s’ajoutent à celles qui existent dans les résidences privées de la région. Ainsi, en tout, environ 1 étudiant sur 4 réside sur le campus, sans même parler du parc diffus qui s’est énormément développé ces 10/15 dernières années – parallèlement à la croissance de l’UNIC.

 

Le développement de cet établissement a donc joué un rôle d’accélérateur pour Nicosie ?

Oui, et même pour la région. Cela est particulièrement apparu pendant le confinement : nous n’avions que des cours en ligne, donc presque aucun étudiant sur le campus, ce qui a eu un impact très fort (et négatif) sur l’économie locale. Le campus a en effet été développé en collaboration avec l’Université, afin de servir tout le territoire.

 

Ce qui participe de la manière dont vous appréhendez la Responsabilité sociale des universités ?

Absolument : cette RSU a constitué dès ses premières années l’un des piliers stratégiques de l’UNIC. Il a toujours été dans nos intentions de fournir des solutions aux problèmes de la communauté locale, comme de la société en général. Selon nous, le rôle de l’Université est aussi bien de fournir à cette dernière des services éducatifs que des connaissances. C’est pourquoi nous avons mis en place une Université libre des citoyens (proposant conférences et événements gratuits et ouverts au public, par exemple sur l’égalité des sexes), notre bibliothèque est ouverte à tous les membres de la communauté locale, et notre centre de conseil KESY à la municipalité. Ce dernier fournit, gratuitement, un soutien psychologique à tous les riverains de l’Université. Plus précisément, nos étudiants en psychologie, sous la supervision de professionnels, font leur stage en fournissant des services gratuits aux habitants.

 

Parlez-nous du programme de mentorat que vous avez mis en place

C’est notre projet le plus important. Il crée un lien entre les étudiants universitaires et les élèves de l’enseignement secondaire. Ayant pris conscience que tous les étudiants ne disposent pas des mêmes opportunités (ceux issus de milieux socio-économiques défavorisés peinant particulièrement à accéder à l’enseignement supérieur), et que pour des raisons démographiques le nombre d’élèves diminue d’année en année dans les établissements du système éducatif chypriote, nous avons introduit des programmes d’enseignement à distance… et réfléchi à la meilleure façon de fournir aux enfants les moins favorisés des opportunités d’études. C’est ainsi qu’est née l’idée de mettre ces derniers en relation avec des mentors étudiants, afin de leur donner des modèles à suivre, de leur permettre d’atteindre une émancipation par la connaissance.

 

Depuis quand existe-t-il ?

Depuis six ans. Nous avons, dès le lancement du programme-pilote, contacté et reçu un soutien très favorable aussi bien du Ministre de l’éducation que de nombreuses ONG ou associations de parents d’élèves. Et même si la crise sanitaire nous a forcés à en ralentir un temps le développement, ce sont désormais chaque année 30 à 40 enfants qui bénéficient de ce programme. La demande est plus élevée (de l’ordre d’au moins 100 enfants par an), mais nous manquons de mentors. D’autant que pour garantir la qualité du programme, nous utilisons une méthode très stricte : une fois qu’ils ont postulé, les étudiants doivent suivre une période de formation difficile, proposée par le département de psychologie. Or, seul un étudiant sur trois ou sur quatre parvient à la compléter.

 

Disposez-vous de personnel dédié pour ce programme ?

Oui. Katerina [l’une des partenaires chypriotes de Mentor your future] en est la directrice ; et Andri [idem] la cheffe de projet. Elles sont responsables de la formation des mentors, et de la formation des coordinateurs – il y a en effet cinq mentors par coordinateur, lui-même ancien mentor. Chaque semaine, les coordinateurs ont des réunions (en ligne ou à l’UNIC) avec leurs mentors, et la directrice avec les coordinateurs.

 

Et comment se déroulent les actions de mentorat à proprement parler ?

Sur la base du volontariat, les mentors et les mentorés se rencontrent deux fois par semaine, pendant deux heures à chaque fois. Ils peuvent alors étudier, jouer ensemble, aller au parc, au musée, au cinéma… Pour mesurer l’impact du programme, nous avons réalisé de nombreuses enquêtes, en fin d’année, auprès des parents et enseignants des mentorés. Celles-ci nous ont rassuré sur le fait que nous faisons du bon travail, et que le mentorat peut vraiment aider : les enseignants disent que les performances des enfants s’améliorent, les parents que leurs comportements évoluent positivement. Quant aux mentors, ils acquièrent concrètement des compétences au fil de ces rencontres.

 

Fort de ces retours encourageants, envisagez-vous de changer d’échelle ?

Oui. Nous tentons de nous associer avec des entreprises, pour nous soutenir et pour donner des motivations supplémentaires aux mentors. Nous avons également invité des mentors d’autres universités à participer à notre programme.

 

Et pourquoi avoir exprimé le souhait de rejoindre le programme Mentor your future ?

Pour en apprendre davantage sur les façons d’aborder le mentorat. Car si nous avons identifié puis développé ce programme comme une bonne idée pour résoudre certains problèmes, nous sommes bien conscients de ne pas être des experts. Nous avons même réalisé que le mentorat pouvait être plus diversifié, ne pas se limiter à des étudiants mentorant des élèves de primaire : nous souhaitons par exemple proposer une formation aux étudiants avancés dans leur cursus pour qu’ils puissent mentorer des étudiants de première année. Et peut-être aussi impliquer d’anciens élèves, des diplômés, pour qu’à terme ils puissent mentorer à leur tour les étudiants qui mentorent de plus jeunes qu’eux – et leur faciliter ainsi l’insertion professionnelle. C’est ce que j’essayais d’expliquer aux mentors que nous avons accueillis à Nicosie pendant la Learning week : « On ne peut envisager d’être mentor à vie, sauf à accepter d’être à son tour mentoré ! Allez chercher votre propre mentor, trouvez-le et n’attendez pas que quelqu’un vous le propose ! » A terme, cela leur permettra de s’insérer plus facilement sur le marché du travail…

 

Propos recueillis par Eunice Lunetta-Mangado

Pour aller plus loin :
Chypre Riots, dernier livre d’Anaïs Llobet pour raconter une société chypriote déchirée




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