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Matthieu Pigasse : « Ouvrir les parcours, assurer l’égalité ! »

Matthieu Pigasse : « Ouvrir les parcours, assurer l’égalité ! »

Dans le cadre de l’enquête Afev-Audirep de l’Observatoire de la jeunesse solidaire portant sur “le regard des français sur les jeunes” publiée en mars 2010, révélant -entre autre- que 51% des français ont une image négative des jeunes, l’Afev a interrogé un certain nombre d’acteurs pour réagir à ces chiffres, et notamment sur leur investissement dans la société.

Entretien avec Matthieu Pigasse, Président des Inrocks, directeur général délégué de la banque Lazard France

Que pensez-vous du regard exprimé par les Français sur les jeunes ?

Je n’arrive pas à comprendre comment on peut percevoir la jeunesse comme un problème. Il est évident que la force d’un pays et son avenir, c’est sa jeunesse. Mais on doit bien constater en voyant des sondages comme celui-ci, que les jeunes restent mal aimés. Ce n’est sans doute pas nouveau : il y a toujours eu dans les sociétés un décalage – qui est très heureux à mon sens – entre l’ordre social et la jeunesse qui, par définition, ne se maîtrise pas, est libre !
D’où une tendance de la société à coller à cette jeunesse effervescente tous les maux : la drogue, la délinquance, que ne sais-je encore… Au fond, ce n’est pas plus mal que cela se passe comme ça, cela montre que la jeunesse reste une force d’insoumission, de remise en cause des normes et de l’ordre moral établis par la société.
Ceci dit, je n’aime pas vraiment le mot « jeunesse » dont je vois mal ce qu’il recoupe… Il me semble réducteur de réduire la jeunesse à une classe d’âge… C’est surtout un état d’esprit ! « Young ‘till you die », jeune jusqu’à la mort, comme dit le groupe punk 7 Seconds !

La jeunesse d’aujourd’hui ne souffre-t-elle quand même pas d’une situation particulièrement dégradée, ne serait-ce que pour l’accès à l’emploi ?

Encore une fois, je crois d’abord que ce serait une erreur de considérer que la situation était si meilleure avant… Il y a toujours eu une difficile interaction entre la société et la jeunesse, une difficulté à accepter toutes les règles d’insertion dans le monde du travail notamment. En revanche, je suis d’accord pour dire qu’il est en train de s’opérer actuellement une évolution du fonctionnement de notre société qui privilégie plutôt des catégories plus âgées au détriment de la jeunesse. La crise accentue ce phénomène mais n’en est pas à l’origine. Nous sommes aujourd’hui dans un monde qui dépense beaucoup et notamment sur l’intergénérationnel, mais en remettant les solutions à demain – c’est-à-dire aux jeunes d’aujourd’hui. Le meilleur exemple, c’est la dette, qui pèsera dans dix ou vingt ans sur nos jeunes. De la même façon, on laisse devant nous un problème majeur, celui des retraites. De façon globale, le vieillissement de la population déplace le barycentre de la société vers les plus vieux, au détriment des plus jeunes. Cela se ressent, par exemple, sur la question de l’entrée des jeunes sur le marché du travail.

Faut-il alors sécuriser l’entrée des jeunes sur le marché du travail, de même qu’on a une sécurisation des parcours après la sortie de l’emploi via les retraites ?

Je n’aime pas le mot de « sécurisation » parce que je le trouve antinomique avec celui de « jeunesse ». Je préfère parler d’« ouverture ». Cela passe par donner chacun la même chance en repartant du pacte républicain : égal accès au système de soin, égal accès à la sécurité – une condition essentielle de la liberté – et surtout égal accès vers l’éducation. Il est fondamental qu’on arrive à rebattre les cartes dans chacune des générations, que chacun ait la même chance. Je trouve formidable des initiatives comme celle de Sciences-Po, qui arrive à faire réussir des gens aux origines sociales et aux parcours très différents. Même si elles ne résolvent pas à elles seules tous les défis, ces initiatives ont un rôle d’exemple. Si Sciences-Po le fait, les universités et les autres grandes écoles peuvent le faire. Tout ce qui va dans le sens de l’ouverture, de repousser les murs, me semble aller dans le bon sens.

Votre expérience personnelle vous permet-elle d’établir une comparaison entre la France et certains pays étrangers ?

En France, on considère que pour accéder à des responsabilités, il faut être âgé, vieux. Regardons simplement les hommes politiques, tous partis confondus, comparés aux dirigeants étrangers quand ils ont accédé aux responsabilités. José Luis Zapatero ou José Maria Aznar en Espagne, Tony Blair ou l’actuel leader conservateur David Cameron au Royaume-Uni, sans oublier Barack Obama… Tous quadragénaires ! Et l’on pourrait décliner cela dans tous les domaines, notamment dans le monde de l’entreprise. Notre société n’a pas suffisamment confiance dans la jeunesse ; on donne une prime à l’ancienneté au détriment d’une forme d’audace. Il faudrait pouvoir bouger le curseur !
Il me semble aussi important de pouvoir ouvrir les. Le diplôme a un avantage dans la logique républicaine : celui de mettre en avant le mérite. Mais on sait bien que les chances de réussir les concours ne sont pas les mêmes en fonction des origines sociales, du bagage culturel etc… Je plaide donc pour que, tout en gardant cet élément républicain qu’est le diplôme, on arrive à valoriser les trajectoires originales. Je suis convaincu de l’apport des parcours différents, des origines différentes.

Propos recueillis par Paul Falzon-Monferran
Crédit photo Sipa




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