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L’Université face aux extrémismes

L’Université face aux extrémismes

À deux reprises en l’espace de huit mois, la Conférence des Présidents d’Université (CPU) a organisé deux séminaires portant sur les extrémismes, actes terroristes et processus de radicalisation. Le 4 mai 2015 puis le 20 janvier 2016, dans un contexte évolutif, responsables politiques, responsables universitaires et chercheurs se sont réunis pour tenter de répondre à cette question : que peut faire l’Université face à une période dramatiquement chahutée sur ces terrains ?

 

Colloque CPU / Camp des Milles

Colloque CPU / Camp des Milles

L’an dernier, la salle Victor Hugo de l’Assemblée nationale avait accueilli le séminaire intitulé « Intégrisme et terrorisme – Eclairage de la recherche française en sciences humaines et sociales », son président Claude Bartolone se joignant pour l’occasion à la ministre Najat Vallaud-Belkacem et au président de la CPU Jean-Loup Salzmann pour accueillir les participants. Ces-derniers s’étaient réunis quatre mois après les attentats de janvier 2015, sur une journée pleine, autour des interventions de chercheurs (dont Benjamin Stora, mais aussi Farhad Khosrokhavar et Michel Wieviorka présents à nouveau huit mois plus tard), afin d’interroger des thématiques telles que l’intégration dans la société française, les tensions religieuses et identitaires, les processus de radicalisation ou la désignation des ennemis dans le processus terroriste.

Le 20 janvier 2016, quelques jours après la commémoration de l’anniversaire desdits attentats, et alors que le mois de novembre 2015 avait été marqué par des actes terroristes de nature et d’ampleur nouvelles (auxquels le monde universitaire avait d’ailleurs payé aussi un lourd tribut), la CPU organisait cette fois en ses locaux, sur une matinée, avec le Camp des Milles, un nouveau séminaire. La dénomination de ce-dernier avait changé, devenu « Extrémismes et terrorismes, évolution des processus de radicalisation » – preuve s’il en fallait que si l’Université souhaite penser ces questions, il s’agit en premier lieu d’effectuer un travail de définition et de caractérisation. À ce titre, l’usage du terme de « radicalisation » a d’ailleurs donné lieu à certaines mises en garde, de la part de Michel Wieviorka notamment (« La recherche n’est pas obligée de coller aux catégories institutionnelles ou médiatiques. »)

Quoi qu’il en soit, la ministre et le président de la CPU étaient encore présents, rejoints à l’occasion de l’introduction, par le chercheur au CNRS et président fondateur de la Fondation du Camp des Milles Alain Chouraqui. L’an dernier, Najat Vallaud-Belkacem avait justifié sa présence en parlant d’un « encouragement, du souhait d’entretenir le plus fortement possible cette mobilisation intense de la collectivité universitaire. »

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation et enseignement supérieur

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation et enseignement supérieur

Il s’agissait selon elle de s’interroger, voire de reconnaître, notre méconnaissance des « fractures qui traversent notre jeunesse, ou plutôt nos jeunesses », ainsi que des processus de radicalisation. De se demander aussi « par quels mécanismes se construit l’image de l’ennemi », en l’occurrence le propre pays des terroristes de janvier, et « quelles sont les spécificités de la France par rapport à ses voisins européens, grâce à une nécessaire analyse comparée. » Les freins à ces réflexions, selon la ministre, tenaient à « une recherche dispersée », sans lieux clairement identifiés permettant les échanges entre chercheurs et décideurs politiques, et délaissant des domaines entiers de réflexion, comme l’islamologie ou les langues orientales… Il s’agissait alors de « ne pas attendre le prochain choc collectif pour réagir. »

En ce début d’année, après l’irruption dans l’actualité de ce nouveau choc collectif, et tandis que le premier ministre Manuel Valls s’était attiré à juste titre les foudres des intellectuels en assénant lors de l’hommage aux victimes de l’Hyper Casher l’expression malheureuse « Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » – des « propos récents » que Michel Wieviorka préférera « oublier » -, la ministre a indiqué les avancées opérées sur le terrain de l’analyse des processus protéiformes de radicalisation (« par la prison, mais aussi tout seul dans sa chambre, devant son ordinateur »), et réitéré son vif soutien au monde universitaire pour tenter de saisir les processus à l’œuvre dans ce domaine, en précisant notamment que ces colloques « opposent la pensée à la terreur quand, face à cette violence, face à ce chaos, une double exigence s’impose à nous : celle de l’action, mais aussi celle de la réflexion. Penser, c’est s’arracher à la sidération de l’horreur, se donner les moyens d’agir, la recherche ouvrant le champ d’une action possible. »

En mai 2015, l’historien Benjamin Stora indiquait un paradoxe évident, qui fondait la légitimité de telles sessions de travail : « La recherche sur les mouvements migratoires a incroyablement progressé, mais il existe un fossé entre l’accumulation de ce savoir académique et sa transmission, voire sa diffusion dans le grand public. » Ces propos ont nourri en partie ceux de Najat Vallaud-Belkacem huit mois plus tard : « Il faut arracher ces travaux à l’invisibilité qui est souvent, de manière injuste, leur lot quotidien. » Benjamin Stora avait également mis le doigt sur une réalité concrète, un point de vigilance particulièrement éclairant : « Pourquoi ceux qui passent à l’action terroriste ne connaissent pas l’histoire de leurs grands-parents, qui ont pu être membres de la Fondation de France du FLN, et rien de la tradition religieuse islamique au sens classique du terme ? Ces fossés mémoriels peuvent être expliqués par le fait qu’en France, il existe un très grand déficit de connaissances : il y a par exemple une très grande méconnaissance de l’histoire du Maghreb contemporain, le nombre de chercheurs sur l’histoire des migrations françaises et internationales a diminué, tandis que notre histoire coloniale fait moins l’objet de réflexions universitaires qu’avant 2005 – ceux qui souhaitent s’y intéresser étant souvent taxés d’être des propagandistes de la repentance. Pour y remédier, il faut créer, comme chez certains de nos voisins, des études post-coloniales, car le désir de connaissances des populations issues de ces immigrations est gigantesque. »

Michel Wieviorka

Michel Wieviorka

Parmi les intervenants de janvier 2016, Michel Wieviorka, qui rappelait « avoir fait beaucoup de terrain sur les questions qui nous rapprochent aujourd’hui dans les années 80, mais moins récemment », a également défriché quelques pistes particulièrement éclairantes. « Plus nous avançons dans la connaissance des auteurs des tueries récentes, plus il nous faut remettre en cause nos catégories d’analyse », c’est-à-dire éviter notamment les deux écueils que sont « le sociologisme » et « la naturalisation des conduites sociales », voire un « psychologisme extrême dangereux » ou une forme « d’explication génétique de la monstruosité. » Le sociologue a également rappelé que « les phénomènes terroristes ne sont ni français ni uniquement européens » – et que par conséquent « nous devons renforcer, sur ces enjeux, les liens entre chercheurs à l’international » -, et indiqué que « les trajectoires réelles qui nous occupent ne se réduisent pas à des types idéaux trop simples » : ceux qui ne trouvent pas leur place dans la société ne sont pas forcément, ni socialement, ni par leurs origines, ni par leurs modes d’action, les mêmes que ceux qui cherchent un sens à leur vie, et l’individualisme joue aussi à plein dans le cas des jeunes kamikazes. Selon lui, « pour déradicaliser, il faut savoir qu’on a affaire à des phénomènes à la fois individuels et collectifs, et donc jouer sur les deux registres. »

Enfin, avant de laisser la place aux autres intervenants, Michel Wieviorka a avancé « qu’il n’est pas impossible que, bombardements aidant, d’ici un an ou deux, Daesh n’ait plus d’Etat, mais cela ne signifiera pas qu’il aura disparu. », avant de tenter d’éclairer le futur possible à la lumière de ses études passées sur le terrorisme italien d’extrême-gauche : « Les auteurs des tueries d’aujourd’hui ont à la fois des côtés politiques et des côtés petits délinquants ; or à l’époque, quand le terrorisme italien était en phase ascendante, leurs auteurs étaient présentés comme très organisés et intelligents, au-dessus de tout, puis comme de petits minables lorsque le mouvement a perdu de sa puissance. » En outre, ses observations lui ont permis de considérer d’une part que « la cruauté et le sadisme apparaissaient quand le phénomène se décomposait ; si ce n’est pas le cas aujourd’hui, où cruauté et sadisme sont instrumentalisés pour faire régner la terreur, on peut aussi considérer que le recours à ces extrêmes a quelque chose à voir avec l’échec. » D’autre part, « quand les phénomènes terroristes sont sur leur fin, ils deviennent encore plus violents, aveugles, les discours se transforment en logorrhée de moins en moins compréhensible », ce qui tarit le recrutement : or le sociologue « craint que nous soyons loin de ce moment, en particulier parce que la société ne semble pas prête à mener un travail, très en amont, pour éteindre ces processus qui taraudent notre corps social très en profondeur. »

Un constat inquiétant, difficilement contestable, qui fonde la nécessité à la fois de mieux diffuser les tentatives de formulation d’une réponse de la part du milieu universitaire, et de faire la lumière sur les travaux d’ores et déjà établis, ou en cours d’établissement sur ces sujets.

 

François Perrin

Photos ©CPU

 

Ce qui s’est dit sur Twitter

#radicalisation #université “déconstruire l’idéologie” et “développer la capacité critique” des étudiants
Radicalisation et terrorisme : des universitaires cherchent à comprendre #Université http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/la-radicalisation-et-l-extremisme-passes-au-crible-par-les-universitaires.html

@JeanLoupSalzman Les valeurs de laïcité de notre République sont des valeurs de liberté et de tolérance. Merci à @ObservLaicite #université

@najatvb Radicalisation, le poids sur les épaules des personnels de l’éducation nationale ne doit pas être demesuré

@najatvb ” La recherche n’est pas un luxe , c’est un besoin ” #université #recherche

@najatvb “La recherche française doit éclairer le débat public ” #université #recherche

@najatvb “Penser c’est se donner les moyens d’agir. La réflexion surmonte la sideration” #université #recherche

@JeanLoupSalzman “Nous avons un rôle scientifique de distanciation, d’explication de l’actualité #université

@JeanLoupSalzman #Le bataclan Garissa Le Bardot Charlie Bacha Khan . Ces attaques touchent des lieux où se construit la culture d’un pays”

Extrémismes et terrorismes : Alain Chouraqui et @MichelWieviorka interviennent au colloque CPU /Camp des Milles




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