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Lille, 16/01/20 : D’où viennent les Kaps, vers où vont-elles ?

Lille, 16/01/20 : D’où viennent les Kaps, vers où vont-elles ?

Colloque KAPS Lille  3/4

Le 16 janvier, au Gymnase de Lille, se tenait une rencontre nationale de l’Afev consacrée à “la colocation solidaire – Une nouvelle façon d’habiter et d’impliquer les étudiants dans le territoire.” L’occasion de donner la parole à des élus, chercheurs, responsables de l’association, mais avant tout aux “kapseurs” eux-mêmes, étudiants impliqués dans ce mode original de colocation, venus de toute la France. Temps-forts d’un balayage historique de la colocation solidaire : hier, aujourd’hui… et demain ?

En matinée, une première table-ronde, intitulée « La colocation étudiante, une histoire européenne : genèse et nouvelle odyssée », revenait aux origines des Kaps de l’Afev. Jean-Jacques Deheneffe, Directeur de l’Administration de la vie étudiante à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, en Belgique, était présent pour raconter l’histoire des kots-à-projets, une invention belge dont se sont très fortement inspirés les inspirateurs du dispositif français. En 1970, un plateau de 920 hectares à Ottignies (Brabant wallon) est cédé afin de créer une Université et une ville, ex nihilo. Dès le départ, les étudiants arrivés sur place expriment leur souhait de participer à l’animation, d’où le lancement rapide des kots-à-projets (culturels, sportifs, sociaux…) de Louvain-la-Neuve : soit « 8 à 10 étudiants qui décident de se rassembler sur un thème », ce dernier pouvant évoluer au fil des années (comme récemment, un nouveau “kot” dédié à la récolte de textiles usagés). « Ce qui nous permet de rester toujours dans le coup, grâce aux étudiants », a-t-il reconnu, « en occupant une position de support et de formation, sans ingérence directe. » D’autant que « les étudiants changent, au fil du temps, et sont par exemple aujourd’hui très attentifs à leurs droits, au fait de se faire respecter. » En outre, « dans la dimension extra-académique, l’apport lié au fait de participer à un kot-à-projet pendant sa vie universitaire est vraiment important (ce qui ressort nettement dans les enquêtes diplômés.) » 

Nicolas Delesque, Directeur de la publication de la revue Universités & Territoires et co-fondateur de l’Afev, a quant à lui expliqué en quoi « en France, la découverte de ce dispositif, à l’occasion d’un rapport publié lors d’un colloque par des étudiants d’archi de Grenoble, tombait à un moment crucial pour l’Afev, qui avait engagé à l’époque une réflexion sur les moyens de pérenniser son action sur les quartiers. » Après quelques voyages d’études sur place, et des discussions avec un responsable de la Ville de Grenoble très au fait sur ces questions, « ça a vraiment décollé en 2009, avec l’expérimentation Martin Hirsch », notamment parce que les Kaps « répondaient à la question du logement étudiant, à une réflexion des bailleurs sociaux, aux attentes des politiques. » Il a donc fallu « prendre une idée, puis la malaxer, afin de l’adapter aux politiques publiques. » Pour lui, dans la mesure où « les quartiers, le logement social, le logement étudiant sont trois problématiques toujours d’actualité », la question est simple : « Aujourd’hui, comment on démultiplie ? » Ce qui réinterroge les organisations d’aujourd’hui : « Ne faut-il pas, par exemple, ubériser les Kaps, redonner pleinement l’initiative aux étudiants ? », a-t-il lancé avec provocation, « surtout à l’heure actuelle, où les formes d’engagement des jeunes sont en train de basculer : radicalité, rupture avec les institutions, vraie volonté de faire par soi-même. »

Les conditions de la pérennisation

Nathalie Gheerbrant, Conseillère régionale des Hauts-de-France, est revenue sur la création du Kaps d’Arras, ville dans laquelle elle a occupé le poste de conseillère municipale puis vice-Présidente de la Communauté urbaine : « Chez les étudiants, à un moment, il y a avait huit demandes de logement pour une offre. Il a donc fallu innover, trouver des solutions. » En l’occurrence, les colocations solidaires – un contrat tripartite entre le Crous, le bailleur Pas-de-Calais Habitat et l’Afev, « un engagement extrêmement généreux du jeune, qui a envie de donner, de partager, d’aller vers les autres, autour de projets de solidarité tournés vers la société. » L’occasion aussi de souligner à quel point la mise en place des Kaps « est surtout affaire de rencontres, et repose avant tout sur des personnes motivées », et de revenir sur les degrés divers de mobilisation des différents acteurs (avec des conséquences parfois néfastes en cas de démobilisation).

Interrogée, en tant que Responsable nationale du logement à l’Afev, sur le sujet de la nécessité d’une réflexion autour de la question « qui fait le bailleur ? Qui fait la gestion locative ? » (initiée par les deux premiers intervenants), Kheira Boukralfa a lancé : « l’Afev c’est bien, mais les jeunes, c’est mieux. Notre rôle est là : comment on assure la circulation entre des jeunes étudiants, les universités, la ville et les quartiers. A partir de là, les Kaps sont un transport, une petite voiture symbolique qui permet d’aller d’un point A à un pont B. » Elle a aussi rappelé les chiffres : 820 kapseurs actifs sur 33 territoires, dans 250 logements T4, avec « un turn-over de 50% chaque année, qui permet une transmission entre pairs kapseurs, et la pérennisation des projets. ». Pour elle, la question est : « Quel est le levier qu’on apporte, et comment les jeunes peuvent-ils prendre leur place ? » 

Marc Urhy, Consultant en transformation des politiques de solidarités et ancien responsable Europe de la Fondation Abbé Pierre, se définissant lui-même comme « mécano-garagiste » sur des projets améliorables, a quant à lui livré une vision internationale : Bilbao (Espagne), Royaume-Uni… Cela dit, il l’a déclaré : « Dans notre tour d’horizon, nous n’avons rien trouvé de comparable à l’Afev, d’aussi structuré et mettant en jeu à la fois le quartier, l’Université, le logement étudiant, la dimension sociale, etc. » Mais là réside aussi la fragilité du système, puisque « il faut que tous les acteurs impliqués soient d’accord pour faire, et il suffit que l’un d’entre eux ne soit pas ou plus d’accord pour tout déconstruire. »

Et demain ?

Pendant l’après-midi, une table-ronde a permis de poursuivre la réflexion. Intitulée « Collectivités, universités, acteurs du logements : un trio gagnant pour l’ancrage et l’inscription territoriale d’un projet », elle visait à explorer la manière dont l’action peut être « coproduite au mieux, dans une logique de responsabilité », selon l’animateur Claude Costechareyre. Ce qui a donné d’abord l’occasion à Cécile Féru, de l’Agence de développement et d’urbanisme de Lille Métropole (ADULM), de parler d’une étude menée sur le logement des étudiants, et la mise en place de l’Observatoire du logement étudiant mis en place en 2019 à Lille. Son but ? « Mettre autour de la table l’ensemble des acteurs, partager nos études, savoir-faire, besoins, interrogations, puis définir une stratégie commune pour être plus efficaces dans les projets à venir. » A ce titre, elle a souligné « l’importance des tiers lieux pour donner la possibilité aux étudiants de développer leurs soft skills, dont les Kaps pourraient incarner une forme spécifique », et sur des approches non exclusivement quantitatives, des observations plus fines « notamment sur les nouveaux usages. »

Jean-Pierre Mahé, Directeur du développement du logement social chez Eiffage Construction, a détaillé son positionnement en tant qu’opérateur « qui a pour vocation de construire de la ville durable, c’est-à-dire en prenant en compte les habitants. » D’un métier initial de « bétonneur », Eiffage a donc évolué en une génération vers une fonction assumée d’« acteur de la ville, qui noue des alliances avec l’ensemble des autres acteurs. » Une action désormais développée avec l’Afev (notamment à Bègles), mais qui l’avait été auparavant, en 2014, en direction de l’habitat des seniors et sur la base du logement intergénérationnel (résidences Chers Voisins et Cocoon’Ages, avec Récipro-Cité). Pour lui, dans tous les cas, « les acteurs de terrain et les habitants eux-mêmes doivent pouvoir s’emparer des choses. » Dans tous les cas, « face à la réussite de nos projets, au-delà de nos espérances, j’estime que le Groupe que je représente n’a qu’un mérite, celui d’avoir toujours choisi le bon partenaire, la bonne alliance. »

Jessica Marinho-Lavaur, coordinatrice Kaps à Aix-Marseille, a quant à elle décrit la situation en région PACA, en détaillant spécifiquement les relations avec le Crous local, mais aussi avec les services de l’État, les collectivités locales et l’Université. « Notre rôle, c’est d’être à la fois coordinateur et facilitateur, pour mettre en place et développer des projets pérennes. » Farida Kendri, chargée d’innovation à Est Métropole Habitat, a annoncé d’entrée que sa réflexion « avait évolué pendant la pause déjeuner, grâce aux échanges avec les kapseurs présents » – ce qui donnait un poids à l’idée de consulter directement les premiers concernés. Elle a souhaité mettre en lumière, en tant que bailleur, « tout ce travail de fourmis réalisé par les kapseurs », et militer ardemment pour une meilleure communication, à tous les niveaux, entre le bailleur et les occupants. Si pour elle, ces derniers sont « par définition légitimes en [ses] logements, le souhait exprimé d’échanger sur cette légitimité » n’était apparemment pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Son but, « ce qui [la] fait se lever chaque matin », étant de créer avec les habitants des projets autour de trois enjeux : « Favoriser la rencontre entre les habitants, développer le pouvoir d’agir des habitants, et puis lutter, à notre manière, contre la précarité. »

Lire la suite : “La parole des kapseurs à l’honneur”




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