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Les résultats scolaires ne font pas tout : Acceptons-le et profitons-en!

Les résultats scolaires ne font pas tout : Acceptons-le et profitons-en!

Une lecture subjective de l’ouvrage de Stéphane Carcillo : Des compétences pour les jeunes défavorisés

Tracer un avenir pour nos enfants à la seule lumière des écoles qu’ils ont fréquentées (ou vont fréquenter!) et des notes qu’ils y ont obtenues (ou qu’ils vont y obtenir!) est vouer une grande partie de notre jeunesse à l’échec, et par la suite notre société entière. Encore faut-il, pour cette dernière partie de phrase, que chacun de nous considère l’échec d’autrui comme insupportable, ou tout du moins incompatible avec les idéaux que notre société se doit de porter et traduire en actes. Si cela n’est pas partagé par le lecteur, alors inutile d’aller plus loin dans la lecture de cet article, et autant continuer à se plaindre des lacunes de notre système éducatif, critiquer les parents (voire espérer pouvoir les punir!) et rêver d’un passé meilleur où le maître était écouté, et où l’ascenseur social (dit-on) fonctionnait mieux. Mais même les lecteurs récalcitrants devraient aller jusqu’au bout de cet article, car ils se trompent : c’est aussi leur problème, en lien avec les dépenses qu’ils devront faire à l’avenir, et plus généralement avec la société dans laquelle leurs propres enfants vont vivre.

Je n’aime pas construire des raisonnements politiques à partir de chiffres (l’humain doit primer, quel qu’en soit le coût, et par ailleurs, on peut faire dire beaucoup de choses aux chiffres, et pas forcément cohérentes), mais il faut bien avouer que face à l’obstination de certains à voir de la naïveté dans le simple fait de pratiquer des politiques sociales, des évaluations chiffrées permettent d’apporter des réponses.

Ne nous limitons pas aux notes et au taux d’emplois des jeunes : on les connaît et on conclut qu’il faut avoir des bonnes notes pour avoir un travail (et encore…).

Attachons-nous plutôt à regarder ce qui contribue à avoir des bonnes notes, et à voir encore bien plus loin. Pour cela, l’étude menée par Stéphane Carcillo sur des dispositifs américains est très instructive : elle démontre, chiffres à l’appui, que “les compétences non cognitives sont tout aussi prédictives que les compétences cognitives du devenir professionnel, du niveau d’éducation atteint, de la santé et de la criminalité”, et qu’il “ne s’agit pas d’une simple corrélation, mais d’un lien de cause à effet”. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on a un emploi qu’on a une bonne santé ou une moindre propension aux activités criminelles, mais bien parce qu’on détient à la base des compétences. Dès lors, on comprend vite que la réussite de chacun est un enjeu pour la société entière, et qui touche bon nombre de domaines par la suite (justice, santé, économie). L’auteur montre ainsi dans le cadre du programme BAM (Becoming A Man) que “les économies réalisées grâce à la baisse de la criminalité sont très supérieures au coût du programme”. Plus loin, dans le même chapitre : “En matière de justice pénale, il a été démontré que le recours à la TCC (Thérapie Cognitivo-Comportementale) diminue de 25% en moyenne la probabilité qu’un individu retourne en prison pour des peines d’un an ou moins, voire de plus de 50% pour les programmes les plus efficaces.” Or, “ce qui est moins connu, c’est que les traits de personnalité sont aussi importants que le QI pour expliquer la réussite professionnelle, la santé et le statut social à l’âge adulte”.

Hérédité et Environnement

L’inégalité des chances a une part héréditaire mais une part environnementale encore plus grande[1]. Quand les parents et l’école ne sont pas là pour s’occuper de cette part environnementale, que faire? S’ouvre devant nous un champ énorme d’expérimentations pour faire en sorte que nos jeunesses contribuent toutes, à la hauteur de leurs talents, à la construction de notre société. Elles sont trop souvent cantonnées à la seule obtention de “bonnes notes”, sans leur laisser la possibilité d’oeuvrer “autrement”. Créons des liens avec des associations, des entreprises, développons les occasions de mettre en avant les compétences non cognitives, les “Big Five” présents dans la littérature scientifique anglo-saxonne[2], connus sous l’acronyme “OCEAN” en français (“Ouverture à l’expérience – curiosité, imagination, éventail des intérêts personnels -; caractère Consciencieux – autodiscipline, sens du devoir, désir de réalisation -; Extraversion – confiance en soi, enthousiasme, sociabilité -; Agréabilité – capacité d’écoute et de confiance que l’on dégage vis-à-vis d’autrui, altruisme, empathie -; Névrosisme ou stabilité émotionnelle – capacité à maîtriser ses émotions, stabilité de l’humeur, résistance au stress, “locus de contrôle”, qui est la capacité à croire que l’on peut résoudre les problèmes et influencer par nos propres actions les évènements auxquels nous sommes confrontés -). Par la suite, ces compétences, extérieures au monde scolaire ou alors si peu présentes, permettent par la suite de revenir motivé vers les connaissances académiques (création d’un réseau de formations de deuxième chance). Donnons à chaque enfant les conditions pour “nourrir leur détermination et élever leurs aspirations”.

Méthodes d’évaluation

Depuis de nombreuses années, l’Afev lutte contre les inégalités que subissent directement les enfants dès le plus jeune âge, et publie des rapports[3] montrant les bénéfices pour les enfants, leurs familles et la société toute entière par ricochet. Les Etats-Unis ont quant à eux développé depuis plus longtemps des dispositifs avec par conséquent des données sur un plus grand nombre d’années, et qui suivent les personnes concernées au-delà de leur participation à tel ou tel programme. Leur approche scientifique pour juger de l’efficacité d’un programme associatif ou institutionnel est un pas vers lequel toute association se doit d’aller pour gagner en légitimité : leur utilité n’en sera que plus évidente.

Pour déterminer l’effet d’un programme auprès de jeunes d’une certaine classe d’âge, la seule méthode ayant porté ses fruits, est de tirer au sort les jeunes participant ou pas au programme. On peut ainsi comparer les résultats au fil des ans, y compris après la fin du programme. Par ailleurs, l’évaluation sur un certain nombre d’années permet de savoir quelle est la durée d’intervention la plus efficace : l’Afev s’est ainsi rendue compte qu’un engagement de 2 ans était optimal et peu importe si l’étudiant bénévole était le même ou pas durant ces deux années.

Public ou privé?

Doit-on laisser l’action publique s’occuper de ces problématiques ou au contraire déléguer ces projets au privé? Un peu des deux. A ce titre, Stéphane Carcillo écrit que l’on “peut favoriser l’innovation grâce à l’implication d’associations et d’entreprises privées, dès lors que les résultats sont aisément mesurables et que la structure de rémunération contient une dimension incitative à la réussite durable des jeunes.” Reste à savoir quels résultats sont attendus et dans quel(s) domaine(s) : c’est là un travail auquel toutes les associations doivent réfléchir en lien avec la réalité des territoires et les politiques. Les outils numériques ont une capacité de traitement de l’information gigantesque et peuvent illustrer de manière percutante les avancées proposées par tel ou tel programme. Mais encore une fois, les mesures doivent être simples, précises et non soumises à interprétation : que dire en effet d’un organisme privé qui aurait une délégation de service public et qui choisirait ses participants en fonction de leur niveau de motivation? Ces participants auront à coup sûr de bien meilleurs résultats que les candidats à la motivation fragile, mais qui au final devraient profiter plus massivement de l’investissement public car ce sont ceux “pour qui le programme aura le plus d’impact, au point de changer leur trajectoire personnelle”.

Vers une vision globale de nos enfants et de leurs prédispositions

Les derniers chiffres de l’Education Nationale indiquent que 98.000 jeunes sont sortis sans diplôme du système scolaire l’année dernière. C’est moins que les années précédentes (ils étaient 150.000 il y a 5 ans) mais encore trop. Traçons donc un avenir pour tous nos enfants en les prenant dans toute leur globalité, et en prenant soin de développer massivement les compétences non cognitives hors de l’école (trop souvent oubliées dans notre système scolaire et à l’origine de nombreuses inégalités dans l’acquisition des savoirs). Des approches innovantes peuvent être mises en place : l’époque du “en dehors de l’école, point de salut” est révolue, tout au contraire.

Pierre-Yves OLLIVIER, ingénieur conseil indépendant, administrateur et trésorier de l’Afev

 

[1] cf Les lois naturelles de l’enfant, de Céline Alvarez (“La génétique ne tient qu’un petit rôle dans le film de notre vie : ce que nous sommes est essentiellement déterminé par notre milieu.”)

[2] in Des compétences pour les jeunes défavorisés, Stéphane Carcillo, p.16

[3] Rapport d’évaluation de l’action de l’Afev (2014)




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