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Les outils d’une démocratie résiliente

Les outils d’une démocratie résiliente

Lecture croisée de La démocratie sans maîtres (Mathieu NIANGO), Si la démocratie fait faillite (Raffaele SIMONE) et Eloge de l’anormalité (Mathieu PIGASSE)… Chronique assurée par Pierre-Yves Ollivier.

Sans démocratie, les peuples sont voués au bon vouloir de leur(s) chef(s), qu’ils soient dictateurs, empereurs, roi, ou bien encore président. Que leur(s) chef(s) soi(en)t bienveillant(s) ou non, éclairé(s) ou non, cette situation n’est dans aucun cas tenable pour un peuple ambitionnant de maîtriser son avenir, celui de ses enfants et de la planète. On me rétorquera que les peuples aussi peuvent être mal intentionnés et faire courir le monde à sa perte, et ce, dans un tas de domaines. Je ne peux néanmoins m’y résoudre et m’appuie, pour défendre mon propos, sur ma conviction profonde que si par aventure les peuples ne prenaient pas les bonnes décisions, c’est par manque d’outils mis à leurs services (consciemment ou non) pour répondre, comme ils le voudraient au plus profond d’eux-mêmes, aux défis auxquels ils auraient à faire face.

1er outil : de l’éducation et du débat

Cité par Raffaele SIMONE dans son ouvrage très intéressant Si la démocratie fait faillite, John DEWEY affirme : “Puisqu’une société démocratique rejette le principe de l’autorité externe, il lui faut trouver un substitut à cette autorité dans la disposition et l’intérêt volontaires; ceux-ci ne peuvent être créés que par l’éducation.”

La “disposition et l’intérêt volontaires”… voilà une expression qui pourrait faire l’objet d’un livre entier! On peut néanmoins ici déjà la rapprocher de plusieurs idées :

– l’idéal de John Stuart Mill, qui aurait aimé voir un citoyen, entre deux élections, “lire des journaux, tenir des rencontres publiques, adresser des sollicitations de diverses sortes aux autorités politiques” et se comporter ainsi comme un éternel insatisfait, mais constructif.

– le besoin, et ainsi la recherche de transparence dans tout ce qui est produit et consommé, que ce soit des biens matériels ou immatériels. Norberto BOBBIO, cité par Raffaele SIMONE, définit par exemple comme étant transparent tout ce qui est “visible, connaissable, accessible et donc contrôlable”.

– des cours bien sûr, qui englobent non seulement les matières traditionnelles mais aussi, et pour tous, l’économie, la politique, les religions et les croyances ou courants apparus au fil du temps (héliocentrisme, Lumières, etc).

Derrière ce volontarisme, on doit permettre à mon sens l’émergence d’esprits à la fois critiques et constructifs, exigeants et bienveillants, qui sont à la fois vigilants à ce qui se décide pour eux et en leur nom, que ce soit des politiques mais aussi des professeurs, des employeurs et pourquoi pas des clients, et aussi à ce qui se dit et se pense tout autour d’eux (à tort ou à raison), avec la possibilité, à tout moment, de faire vivre l’agora démocratique et débattre autour de ce qui nous semble le juste et le bien (ce peut être des camarades de classe, des citoyens en situation de voter ou non, des clients, etc).

2ème outil : de l’action et des projets

Pour donner corps au concept démocratique, les citoyens doivent pouvoir avoir le sentiment d’agir à la fois sur les décisions et leur mise en oeuvre.

Que penser de projets laissés dans les cartons pendant des dizaines d’années, comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, avec les souffrances, les inquiétudes, et les peurs que ce point d’interrogation ne cesse de faire grandir auprès de tous les acteurs concernés de près ou de loin par ce projet? Et au final, voir des tentatives de décision, toutes avortées ou critiquées, pour leur manque de neutralité, ou pire, d’honnêteté et de sérieux? Le sentiment d’impuissance est grave et dangereux pour des citoyens vivant en démocratie, sur ce sujet comme sur bien d’autres.

Que dire par ailleurs de la mise en oeuvre? Comment par exemple justifier au niveau de l’Union Européenne, que “les citoyens élisent un organe qui compte peu et qui est totalement coupé de la vie réelle des citoyens (le Parlement), tandis que celui qui est doté d’un réel pouvoir, la Commission, est choisi sans nulle intervention des électeurs”[1]?

Définir de manière concertée les terrains d’action et de décision de chacun est l’une des plus grandes tâches d’un système démocratique ambitieux. Reléguez le peuple à des décisions et/ou actions annexes, par incompétence ou manque de respect, et vous aurez le risque de voir apparaître une multitude de mouvements aux motivations négatives (contre un tas de choses et pour bien peu de choses), ou alors ce que Raffaele SIMONE nomme l’antipolitique, qui regroupe tous ceux qui n’attendent plus rien de la politique et qui peut prendre plusieurs formes.

Dans son livre Eloge de l’anormalité, Mathieu PIGASSE propose de manière originale et intéressante de se rappeler et de s’inspirer politiquement aujourd’hui du mouvement Punk, dont les 3 slogans pourraient être : no future (pas de futur : “le punk insistait sur le fait de vivre un présent hyper intensif”[2]), do it yourself (fais-le toi-même), never surrender (ne te rends jamais). Ce mouvement est en effet apparu historiquement à un moment où “la boussole semblait hors-de-contrôle et où le capitaine semblait avoir abandonné le navire”[3], “sous les règnes congruents de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan”[4], et pourrait, si l’on réussit à s’en inspirer, apporter à notre démocratie actuelle la subversion qu’elle doit comporter par définition, et dont elle a besoin pour vivre et se raffermir. Le risque le plus grand sinon, face au recul de la souveraineté du peuple dans une démocratie, comme l’écrivait Hannah ARENDT, est l’apparition et la montée en puissance de “mouvements totalitaires qui usent et abusent des libertés démocratiques pour les détruire”[5].

Je suis en effet convaincu que l’enjeu n’est pas de savoir si la démocratie directe (ou participative) est meilleure que la démocratie représentative mais bien de faire vivre les multiples formes de démocratie, les faire cohabiter, en les évaluant, en les choisissant en fonction des thématiques et des échelles, non pour occuper, apaiser ou laisser tranquilles les gens, mais pour construire une démocratie ambitieuse, jamais satisfaite de ses résultats et toujours prompte à s’améliorer en répondant, voire en anticipant, toujours mieux les aspirations et besoins de ses citoyens. La démocratie n’est en effet pas seulement une réponse à des souhaits (comme semblent l’être trop souvent nos élections), mais un projet qui nécessite sans cesse des ajustements pour s’inscrire dans la réalité, dans l’action. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 en France en est un parfait exemple.

3ème outil : du temps

Qui peut aujourd’hui se vanter d’avoir assez de temps pour analyser, réfléchir à l’état du monde (de l’échelle de sa propre vie personnelle, à celle du monde voire du cosmos, en passant par les quartiers, les villes, les pays et les continents)?

Admettons par ailleurs, comme je le suggère dans l’introduction, qu’un peuple ait conscience de faire bloc, unité, face à un défi à relever. N’est-ce pas tout d’abord une vision optimiste, voire naïve? Quelles personnes en effet, parmi les peuples, pensent avoir des défis à relever au-delà de leur cercle privé? En quoi un défi lointain de mes préoccupations quotidiennes fait sens? Pourquoi serai-je utile à défendre telle ou telle cause, alors que celle-ci n’impacte en rien ma vie quotidienne? Et quand bien même ces personnes veulent s’engager : ont-elles suffisamment d’outils pour s’engager? Il existe certes des associations, idéalement des systèmes politiques permettant à chacun de s’investir dans les débats d’idées et la formulation de propositions contribuant à l’intérêt général. Mais qu’en est-il du temps laissé aux gens pour s’emparer de telles activités? Dès lors, comme l’explique très bien Mathieu NIANGO à propos de la démocratie participative[6], “ce sont avant tout des populations favorisées qui s’en emparent”. Comment donc mobiliser tout un peuple et en faire une marque de fabrique de tout un pays? En cela, le service militaire apportait une réponse, certes incomplète, mais le passage de chaque citoyen dans l’institution de l’armée permettait de créer un endroit où tous les citoyens se retrouvaient obligés de “passer du temps ensemble”. Aujourd’hui actualisé en service civique volontaire, ce dispositif étatique permet à de jeunes citoyens, sur une durée définie, de réaliser une mission d’intérêt général auprès de leurs concitoyens. Ne peut-on pas imaginer une version de ce dispositif élargie à tous les âges, à toutes les activités d’intérêt général (qu’elles soient dirigées vers d’autres que soi – aides aux devoirs, lutte contre la solitude, etc – ou vers soi-même – formation, parentalité, etc)? Car au final, que ces activités soient collectives ou individuelles, ce qui compte est de ressentir la communauté de destin, l’esprit d’appartenance et de solidarité qui irrigue tout le peuple. Et il faut pour cela dégager du temps dans la vie personnelle de chacun. Entre les Etats, des dispositifs similaires peuvent être mis en place et concerner des thématiques comme l’Europe, la protection de l’environnement et du climat, etc, pour lesquels il faut avoir une vision à long-terme, bref, du temps.

“Il y a urgence aujourd’hui à réinventer un destin commun, un lien qui nous unit et une espérance collective. Nous devons réapprendre à regarder ensemble dans la même direction et se réapproprier une part de rêve.[7]” Cela demande du temps : donnons-le nous avant qu’il ne soit trop tard.

(Se) connaître pour (s’)épanouir et (se) protéger

Au final, ces trois outils permettent à mon sens à chacun de mieux se connaître, en prenant le temps de s’écouter, d’écouter les autres, et de formuler de manière constructive ses aspirations (en mots, en actes, etc).

Ce n’est qu’en promouvant l’épanouissement de chacun et la solidarité de tous que les pays démocratiques (qui composent environ 60% des Etats du monde actuellement) pourront relever les défis qui les attendent et qui ont déjà frappé à leurs portes.

 

Pierre-Yves Ollivier

Consultant indépendant en construction, administrateur bénévole et trésorier à l’AFEV

 

[1] in Si la démocratie fait faillite, Raffaele SIMONE, Gallimard, 2016

[2] in England’s Dreaming – Les Sex Pistols et le Punk, de Jon Savage, éditions Allia, 2002

[3] in Cultural dictionnary of Punk (1974-1982), Nicholas ROMBES, Continuum, 2009

[4] in Ecopunk, Fabien HEIN et Dom BLAKE, le passager clandestin, 2016

[5] cité dans Si la démocratie fait faillite, Raffaele SIMONE, Gallimard, 2016

[6] in La démocratie sans maîtres, Mathieu NIANGO, Robert Laffont, 2017

[7] in Eloge de l’anormalité, Mathieu PIGASSE,




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