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Le quartier Croix-Rouge de Reims mérite mieux que son image

Le quartier Croix-Rouge de Reims mérite mieux que son image

Un an après les attentats, retour au quartier Croix Rouge de Reims

 

Au lendemain des attentats de janvier 2015, le quartier Croix-Rouge de Reims avait fait la une de l’actualité. Saïd Kouachi, l’aîné des deux frères auteurs de l’attaque contre Charlie Hebdo, y avait vécu. La Zep publiait alors le coup de colère de Pierre Dalberto, responsable local de l’Afev : comment un quartier peut-il se retrouver stigmatisé ainsi ?

Un an après, nous y sommes retournés. Une journée ponctuée de rencontres avec des acteurs de terrain, plusieurs habitant le quartier, qui veulent améliorer les choses, chacun à sa mesure.

 

Avec plus de 17 500 habitants, Croix-Rouge est le plus gros quartier en ZUS (zone urbaine sensible) de Reims. Aéré, hérissé d’immeubles aux couleurs pâles, il n’est ni laid ni beau. Loin des cités enclavées de Seine-Saint-Denis, il est desservi par la ligne de tram reliant les deux gares reimoises – Centre et TGV. Dans le cadre de la rénovation urbaine, on a commencé par retaper les bâtiments qui longent la ligne. Autre particularité : le quartier accueille deux campus, celui de la fac de Lettres et Sciences humaines et sociales, et, en lisière, celui de la fac de Médecine.

 

“Ce qui a changé ? Pas grand-chose”

 

Pierre Dalberto

Pierre Dalberto

Pierre Dalberto, le délégué territorial de l’Afev, s’est installé dans le quartier il y a deux ans. Moins cher pour vivre en famille. Il habite dans le sous-quartier baptisé “Pays de France”. Les rues y portent les noms de régions françaises – allées des Bretons, des Champenois, des Bourguignons, rue des Auvergnats… Amusant lorsque l’on sait que Croix-Rouge est un immense melting-pot – habitants d’origines maghrébine, africaine, asiatique, russophones, caucasiens, etc.

 

Dans le local au rez-de-chaussée d’un immeuble, à Croix-Rouge, Pierre Dalberto explique son sentiment de surplace.

“Si je devais, je crois que j’écrirais le même billet. Peu de choses ont changé. Si ce n’est que la nécessité de faire évoluer l’image du quartier est plus présente. Le comité de quartier, où je siège, a par exemple créé une Commission image : il s’agit de mettre en valeur les choses positives qui s’y passent ou des habitants qui ont réussi, et de le faire savoir à la presse locale.

“Dans les débats et les rencontres qui sont organisés, de nouvelles thématiques sont apparues à la suite des attentats – la laïcité, les valeurs républicaines. Parfois j’ai envie de dire qu’elles ne sont pas à travailler seulement dans les quartiers. La question, pour moi, est plutôt : comment accompagner les gens pour faire entendre leurs voix ? Et là il y a du boulot.”

 

“Les gens sont courtois, ils tiennent la porte”

 

Manon, Nordine, Natacha de g à dr

Manon, Nordine, Natacha de g à dr

À quatre stations de tram, trois “kapseurs” nous attendent chez eux. Les “kapseurs” sont ces étudiants qui partagent une co-location dans un quartier dit difficile à un loyer très raisonnable, et qui s’engagent à mener des actions. Le dispositif a été lancé ici il y a 3 ans. Quatre à l’époque, les “kapseurs” sont 12 aujourd’hui, répartis dans 4 appartements de Croix-Rouge. Les bailleurs sont ravis de les voir arriver pour mettre du lien dans le quartier.

 

Natacha, 26 ans, Nordine, 23 ans, et Manon, 20 ans, font visiter leur 4 pièces lumineux avec un balcon. Enthousiastes et optimistes, ils ensoleillent la journée. Ils se sentent bien intégrés. Ils ont mené des actions qui ont eu du succès. Comme à Noel où dans le hall de l’immeuble, autour d’un sapin, ils ont animé un immense atelier – “les parents sont descendus aussi, cela devait durer deux heures, ça s’est terminé le soir”.

 

“On connaît les gens, on les croise, ils sont courtois, ils tiennent la porte, commence Natacha, ils nous appellent “les 5 B” ou ” les 6 B” (le numéro des appartements, d’autres “kapseurs” vivant dans le bâtiment). Le problème, ce sont les ascenseur qui sont souvent sales. Aussi on s’est donné pour objectif que les gens s’approprient l’immeuble, qu’ils le respectent davantage. On pense à faire une grande fresque.

Souvent à l’URCA (Université de Reims Champagne-Ardennes), on me demande : Mais qu’est ce que tu fais là-bas ? Tu n’as pas peur?”

 

Barbecues et robes multicolores

 

“Parfois je rentre tard le soir, je n’ai jamais eu de problèmes, complète Manon, l’été surtout, c’est sympa, il y a des barbecues partout, des robes multicolores dans les rues. Ici, ça vit, alors que le centre-ville est mort.

 

“Ce qui m’a le plus étonné lorsque je suis arrivé, explique Nordine qui en est à sa deuxième année de “kapseur” et vient de Charleville-Mézières, ce sont toutes ces cultures et ces traditions qui se mélangent bien. Les gens sont ouverts. Je discute facilement avec eux. On a parlé des attentats. Ils les condamnent même s’ils ne sont pas pour Charlie. Le 13 novembre a été vécu différemment parce que, là, tout le monde était visé.

 

“Le problème ici, poursuit Nordine, ce sont plutôt les conditions de vie. Je suis allé dans des logements très dégradés. Face à tous les problèmes, les gens sont outrés. Ils disent : on ne nous aime pas, alors on reste dans notre coin.”

 

“On dit beaucoup de choses sur le quartier”…

 

Johana, Xenia, Faith de g à dr

Johana, Xenia, Faith de g à dr

Retour au local de l’Afev. Cette fois, ce sont trois volontaires en service civique qui nous attendent. Johana, 21 ans, louait une chambre chez l’habitant à Croix-Rouge jusqu’à l’an dernier. Xenia, 22 ans, vit dans le quartier, dans la résidence universitaire. Faith, 22 ans, habite en dehors. Mais elle vient régulièrement rencontrer à Croix-Rouge d’autres Guyanais qui se retrouvent autour de leur église évangélique.

 

“On dit beaucoup de choses sur Croix-Rouge, explique Johana, or pour moi ce n’est pas un quartier qui craint. C’est partout la même chose : il y a des jeunes qui font des conneries. Je trouve les gens même plus avenants qu’ailleurs. Peut-être pour contrer la mauvaise image du quartier.”

“À la résidence universitaire, les gens sortent peu le soir, ils ont peur, complète Xenia, moi je rentre à pied quand il n’y a plus de tram, sans problèmes. Après le 13 novembre, on a proposé d’en discuter en bas dans le foyer, seuls 4-5 sont venus”.

 

“Je suis en résidence dans un collège difficile, mais moi aussi je viens d’un collège difficile en Guyane, explique Faith. Une partie de ma mission, c’est le lien avec les parents. Une fois par trimestre, ils sont invités à venir pour vérifier s’ils comprennent bien le fonctionnement du collège et si besoin, le leur expliquer.

Après les attentats, j’ai discuté avec les collégiens. Les musulmans disaient : “on va encore tout mélanger et ça va nous retomber dessus !”. Ils craignent l’amalgame.”

 

Atelier sociolinguistique

 

La maison de quartier Croix rouge Pays de France

La maison de quartier Croix rouge Pays de France

Le tram à nouveau, pour aller rencontrer Slimane Hamdi, animateur à la Maison de quartier Croix-Rouge Pays de France. Reims compte tout un réseau de maisons de quartier, fusions de MJC et de centre sociaux. Le local est à deux pas de l’immeuble où a vécu un temps Saïd Kouachi  – “on le voyait, il faisait partie du quartier mais personne ne le connaissait”, précise Slimane Hamdi. À côté, on trouve une boucherie hallal, un supermarché, un magasin de produits afros, etc.

 

Le vendredi, il y a Atelier sociolinguistique. Une quinzaine de femmes sont réunies. Dans une bonne ambiance, elles répondent en français aux questions de l’animatrice. Le but est de leur apprendre à se débrouiller dans la vie quotidienne. Alors que certaines collectivités coupent les subventions, ici les budgets n’ont pas été amputés.

 

Slimane Hamdi tient des propos balancés. Il souligne les atouts du quartier – une piscine, une grande médiathèque, l’université… -, mais de l’avis de beaucoup, il manque des lieux de rencontres pour les jeunes. À Croix-Rouge, les gens paraissent souvent un peu sur la défensive. Comment leur en vouloir ? Une armée de reporters a débarqué puis est repartie sans s’intéresser à autre chose qu’à Kouachi. Le quotidien local – le conservateur et accrocheur “l’Union de Reims” – ne fait pas dans la nuance.

 

“Une solidarité qu’on ne voit pas”

 

“C’est un quartier comme d’autres, commence Slimane Hamdi, avec de nombreuses familles monoparentales, un chômage en hausse, des gens au RSA… Et la spirale classique: l’échec scolaire, les halls d’immeuble, l’argent facile du trafic de drogue. Un condensé de difficultés sociales. Je n’entend pas les gens se plaindre d’être stigmatisés. Ils sont noyés dans leurs problèmes, très loin de ça.

 

“Il n’y a aucune mixité sociale. Quand on amène des gens, ce sont des plus pauvres encore. Ceux qui s’en sortent partent. Pourtant, il y a des étudiants qui vont à la fac à Croix-Rouge, mais ils ne se mélangent pas. Beaucoup de gens, avec le tram, ne font que traverser.

“Je reste toutefois très positif sur le quartier, conclut-il, il existe plus ou moins un lien social, il y a une solidarité même si on ne la voit pas, des voisins s’entraident, les gens se disent bonjour, se saluent, se répondent, on discute plus facilement que dans le centre”.

 

Rapprocher les parents de l’école

 

L'école du docteur Billard, en plein croix rouge

L’école du docteur Billard, en plein croix rouge

Pierre Jaouen a pris cette année la direction de l’école élémentaire du docteur Billard, des bâtiments d’un étage autour d’une grande cour, en plein Croix-Rouge. “Un poste pas facile à pourvoir”, confie-t-il. Les 204 élèves sont répartis dans 9 classes, dont une pour enfants allophones, une autre pour élèves en grandes difficultés.

 

Pierre Jaouen, membre d’ATD Quart Monde, revendique “la culture école du mouvement”, qui met l’accent sur un lien renforcé avec les familles les plus précaires pour faire réussir leurs enfants.

“J’ai une belle équipe, avec des enseignants stables, se félicite-t-il. Ici il faut tenir le cadre. Il y a de multiples cultures étrangères et des milieux familiaux destructurés avec un père absent et une mère débordée.

“Beaucoup de parents sont en survie, ils n’ont pas l’énergie pour investir l’école. Ils ont du respect, ils viennent parler de leur enfant. Il faut valoriser leur place. Le  matin, je les accueille à l’entrée de l’école, je me mets même sur la voie publique. L’idée serait un jour d’organiser des petits-déjeuners mensuels.”

 

Dehors, il fait nuit. Des habitants s’escriment à essayer de mettre leurs sacs poubelles dans les containers au pied des immeubles. Un casse-tête insoluble. L’ouverture des containers est trop petite. Dans l’idéal, il faudrait que les habitants répartissent leurs poubelles dans de plus petits sacs. On ne leur a pas demandé leur avis, tout ça a été décidé sans eux.

 

Véronique Soulé

Photos © V.Soulé, © RF-France Bleu Champagne-Ardenne

 




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