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Le numérique contre l’échec scolaire

Jérôme Sturla

AFEV

 

Le numérique contre l’échec scolaire

Le numérique a envahi  nos pratiques culturelles,  sociales, professionnelles, familiales. Nos usages du numérique redéfinissent notre rapport au temps, à l'espace, aux savoirs, aux autres....

L’enjeu n'est plus l’accès inégal aux ordinateurs (et autres écrans connectés)¹, mais bien les manières inégales dont ceux-ci sont utilisés. Il ne suffit pas de se connecter pour « passer du bon  côté de la barrière numérique ». Il ne suffit pas d'être né dans la dernière génération pour maîtriser spontanément le numérique : des études récentes ont ainsi déconstruit le mythe du digital natives².

Or maîtriser les technologies numériques constitue aujourd’hui  la condition d’une pleine intégration économique, sociale, culturelle. Il suffit d'observer l’impressionnante accélération de  la dématérialisation dans les services publiques (allocations logement, chômage, bientôt déclaration d’impôts) pour percevoir à quel point la non maîtrise du numérique induit un renoncement à être pleinement actif dans une société et une économie numérique.

Mais le numérique n'est pas qu'un outil, c'est une culture. Au-delà de la maîtrise de ce qui nous permet d'être des utilisateurs se dessine aussi une autre rupture entre les consommateurs et les créateurs (cf les enjeux de l'apprentissage du code).

Si  le numérique redéfinit le socle de compétences-clef de l’individu, la question des espaces et acteurs de l’apprentissage de ces compétences est donc stratégique, au premier rang desquels : l’institution scolaire.

Outre les apprentissages fondamentaux  l'école est également tenue de donner à chaque enfant les clés pour réussir dans une société numérique. C’est pourquoi la culture numérique est aujourd’hui intégrée au socle de connaissances,  compétences et de culture.

Mais l’école est, elle aussi, bouleversée par le numérique. Celui-ci représente à la fois une chance et un défi en ce qu'il oblige à repenser les pédagogies, l’évaluation, l’organisation des espaces / temps scolaires… Surtout, il modifie en profondeur  le rapport enseignant/ élève.... (la culture numérique proposant un rapport au savoir nourrit du mentoring, de l’apprentissage entre pairs, de l’horizontalité..)

Le numérique peut constituer un puissant levier contre les inégalités éducatives notamment en ce qu’il  permet la remobilisation des publics scolaires en faible appétences face aux savoirs scolaires. Mais le numérique peut aussi produire et renforcer les inégalités. Certains chercheurs³, attirent l'attention sur le fait que ceux qui bénéficient le plus des pédagogies puisant dans la culture numérique ( classes inversées, MOOC…) sont ceux qui sont déjà les plus pourvus dans leur milieu familial en « compétences de littératie médiatique,  capacités d’autorégulation et d’esprit critique ». En d'autre termes, si on évalue des compétences sur lesquelles on ne  forme pas les élèves, ces méthodes peuvent  renforcer les faiblesses des uns et consolider les compétences des autres".

Il en va de même pour les parents d'élèves. La numérisation du lien école-familles  notamment à partir du collège risque, si on ne se préoccupe pas des inégalités en termes de maîtrise du numérique, de renforcer considérablement le lien au collège pour certains parents et d'en éloigner encore plus les autres.

L'enjeu de l' « e-inclusion » des individus (jeunes et moins jeunes) est donc crucial dans le développement d'une société  numérique.
Il pose avec force  la question de la médiation numérique  soit l' « accompagnement au développement du pouvoir d'agir numérique ». Cet enjeu  doit mobiliser l'ensemble des acteurs de la communauté éducative (enseignants, parents, associations, collectivités…).  De fait, le numérique redéfinit l’éducation informelle et l’éducation tout au long de la vie. Internet est lui-même un acteur de l’éducation informelle au pouvoir d’influence inégalé sur les jeunes, en concurrence avec les autres acteurs éducatifs.

L'actualité récente l'a souligné, le numérique ajoute à la complexité du monde, brouille les pistes sur les informations et réduit les temporalités. L’accès à  l’information en ligne, sans filtre ni hiérarchie hausse le niveau de  compétence et d’esprit critique prérequis pour pouvoir mener, en connaissance de cause, une recherche d’information et décider de l’usage qui peut en être fait.

La maîtrise de la culture numérique c’est savoir utiliser internet mais aussi savoir s’en protéger voire s’en passer. Il existe aujourd’hui de réelles inégalités en termes de connaissance des notions de  protection personnelles sur Internet mais aussi en termes de régulation des pratiques notamment familiale. Pour en revenir aux inégalités d’usage/ d’accès, nous pouvons même émettre l’hypothèse contre-intuitive qu’aujourd’hui plus le niveau socio-économique des foyers est bas, plus il y a d’Internet et de connexion aux écrans notamment chez les enfants et les adolescents.

A défaut de vouloir désespérément rester en « mode avion », ce qui paraît en outre impossible, il est trop tard pour refuser l’entrée dans une société numérique qui nous irrigue et nous transforme déjà.

Internet peut être un formidable outil pour rendre notre société plus juste et égalitaire :  un puissant dénicheur de talent et accélérateur de réussites pour des enfants/ des jeunes que l’école n’a pas su motiver ou rattraper. Tout dépend de comment nous saurons collectivement nous en servir et en faire profiter à tous (pas uniquement à ceux qui en profitent déjà le plus largement).

C’est un enjeu économique sociétal et démocratique majeur. Ceux qui pensent qu’il ne concerne que les experts du numérique se trompent.

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¹ CF Baromètre 2013 Afev du rapport à l’école des enfants des quartiers populaires  où 94% des enfants interrogés disposaient d’une connexion Internet à domicile
² CF « Les pratiques numériques des jeunes en insertion socioprofessionnelle » enquête de Emmaüs connect
³ Tels que Nicolas Roland, chercheur à l’université libre de Bruxelles




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