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Le mentorat, une recette américaine

Le mentorat, une recette américaine

Il y a un peu moins d’un an, le Lab’Afev publiait un article sur l’essor du mentorat en Europe et dans le monde, à propos d’une vaste communauté d’intérêt découverte lors du Mentoring Summit de l’ECEB à Berlin, à l’issue de laquelle l’Afev a intégré le « European Center for Evidence Based mentoring», puis accueilli et co-organisé en son siège parisien un séminaire de travail sur ces questions (voir article Mentorat en Europe : pour un partage des expériences entre acteurs). Mais c’est aux États-Unis que l’élan du mentorat s’est récemment confirmé : pendant la semaine du 28 janvier dernier, des représentants de l’Afev (France et Catalogne) ont pu découvrir la puissante communauté locale – leader sur les questions de mentorat – à l’occasion du « National Mentoring Summit » à Washington DC. Un congrès qui avait pour double but de construire et renforcer le mentorat aux États-Unis et d’engager une vague de plaidoyer national sur ces questions. Reportage sur place, de Fiona Soler Harroche.

Dans les couloirs d’un grand hôtel au cœur de la capitale américaine, plus de 1 300 personnes se sont réunies du 30 janvier au 1erfévrier pour analyser les pratiques, partager des expériences, évaluer des programmes et s’inspirer mutuellement sur la question du mentorat sous toutes ses formes.

Le mentorat outre-Atlantique : un outil indispensable pour répondre à d’urgents besoins sociaux

Aux États-Unis, l’absence d’« État Providence » fait qu’en cas de difficultés, la chute puisse être brutale, sans matelas pour l’amortir, sans aides sociales qui puissent aider à rebondir. En outre, la capacité à « réussir sa vie » repose principalement sur l’individu. Sur sa capacité à s’organiser, à gagner de l’argent, à fuir les addictions ou même, à éviter les infortunes. Pour beaucoup d’Américains, cela ne suffit pas, dans la mesure où la couleur de peau et des facteurs extrinsèques comme le lieu de naissance conditionnent l’existence, paramètrent l’avenir. Ainsi, face à cette société inégalitaire, précaire et libérale du chacun pour soi, le mentorat apparaît comme une lueur d’espoir, comme une rencontre, individuelle mais indispensable, susceptible de guider un individu vers une vie meilleure. Dans un environnement où les prestations sociales sont si précaires, la place d’une personne non-professionnelle qui puisse venir combler certaines lacunes se fait indispensable. Chaque allocution du Congrès témoignait de ce besoin flagrant, donnant l’impression que chaque participant avait croisé la route d’un, deux, voire jusqu’à dix mentors au cours de sa vie. C’était d’ailleurs là l’un des objectifs de cette rencontre : faire du mentorat un droit social pour tous.

Tout au long de ces trois jours, la délégation de l’Afev a pu découvrir les différentes structures participantes, leurs histoires et leurs inquiétudes. Plus ou moins grandes, spécialisées dans des thématiques très diverses (aide aux mères mineurs isolées, éveil culturel par le sport et la poésie, accompagnement d’enfants afro-américains victimes de troubles du langage), elles partagent toutes le même objectif : apporter une réponse concrète à un besoin urgent. « Il faut aider nos communautés, il faut rendre ce qu’elles nous ont apporté », insistait un des participants.

L’importance du plaidoyer et la puissance du « story-telling »

En effet, cet événement d’envergure organisé par MENTOR disposait d’une force de frappe « à l’américaine » qui positionne nos voisins d’outre-Atlantique, à nos yeux d’Européens, tout en haut du podium. Cette organisation nationale créée il y a 29 ans (comparable à une Fondation de France pour les associations de mentorat), pilote et domine le mouvement du mentorat. Elle en assure le déploiement (financement en lien avec les entreprises privées), accompagne des organisations nationales et locales, et veille au respect des standards de qualité (en lien avec la recherche). Mais surtout, elle réussit à porter des actions de plaidoyer de la société civile jusqu’aux plus hautes sphères de la politique américaine. Avec par exemple, comme en 2002 la création du mois du mentorat (en janvier) ou du #ThankyourmentorDay le 25 janvier.

L’Afev a donc eu l’occasion de devenir témoin et acteur de ce déploiement. Le premier jour, le 30 janvier, avait lieu le « Capitol Hill Day », un jour entier consacré à l’action de plaidoyer en faveur du mentorat devant le Congrès des États-Unis. Plus de 600 personnes, identifiables par leur t-shirt rouge  « Mentor », se sont réunies pour rencontrer les élus et plaider en faveur du mentorat.

Après une longue attente dans le froid suite à l’importance des protocoles de sécurité, la délégation a été accueillie au Congrès par Ayanna Pressley, la première femme afro-américaine élue dans le Massachusetts. Son discours d’ouverture encourageait l’action du jour, et était émaillé de la relation d’expériences personnelles douloureuses qui ne l’ont pas empêchée pourtant de tracer sa route : « Petite, j’avais un discours qui revenait constamment dans ma tête : tu es pauvre, tu es noire, d’un jour à l’autre tu es considérée comme trop noire, trop blanche, trop bête, trop intelligente, et ton père a des problèmes d’addictions. Je portais un regard très négatif sur moi-même, et n’étais pas la seule à penser ça. Le rôle des mentors consiste à briser cette pensée négative, à faire comprendre aux jeunes qu’ils sont vus, qu’ils sont dignes d’amour et que quelqu’un les entend. Voilà la façon la plus durable et efficace d’avoir un impact sur la vie d’un jeune. Juste cette relation individuelle, pour leur donner du pouvoir d’agir et de l’amour propre. »

Après une vague d’applaudissements, chaque participant s’est regroupé État par État pour commencer un marathon de rencontres politiques. Au total 270 rendez-vous vont avoir lieu tout au long de la journée avec les élus du congrès. Tous se sont répandus dans les différents immeubles officiels avec un seul objectif, une seule voix à faire entendre : il faut développer le mentorat, il faut investir sur le mentorat. J’ai moi-même pu suivre tout au long de la journée la délégation de l’État de New York, composée de structures locales mais aussi des entreprises privées comme Ernst & Young.

Entre contrôles de sécurité continus, attentes dans les couloirs, changements d’immeubles, la délégation a découvert les labyrinthes du congrès et leurs habitants. A chaque rencontre, pas besoin de définir ce qu’est le mentorat, les élus en sont conscients, comprennent les enjeux et les défendent. De l’autre côté de la table, les structures ont un discours parfaitement construit, avec des histoires de vies concrètes et des exemples touchants.

Et c’est là où l’on constate la puissance du « story-telling ». A chaque séance, et pendant les jours qui suivent, les prises de parole et les témoignages sont construits autour d’un récit maîtrisé, avec une charge émotionnelle si puissante, que l’on peut qu’écouter attentif jusqu’au dernier mot. C’est l’histoire d’une rencontre qui a changé une vie : « Sans mon mentor, je n’aurais jamais pu accéder à l’Université », « Parce qu’elle m’a accompagnée, j’ai accompli mon rêve », « C’est parce que quelqu’un a pris soin de moi que je suis devenu une meilleure personne », « C’est grâce à mon mentor que je n’ai pas perdu espoir », ont tour à tour déclaré les participants.

Le mentoré comme héros d’une histoire de réussite collective

Après l’intense journée de plaidoyer(s) au Capitole, le Congrès national s’est déroulé sur deux jours, avec un grand nombre de conférences et ateliers. Chercheurs et praticiens ont exposé leurs résultats, désireux de créer les conditions efficaces  pour construire une bonne relation de mentorat. Parmi ces derniers, Jean Rhodes – chercheuse et fondatrice de Rhodes Lab, spécialisée en recherche sur le mentorat -, a insisté sur l’importance de « respecter la durée des séances et les rendez-vous », « dene pas excéder les heures prévues au risque de saturer la relation et de provoquer un arrêt anticipé. » Elle a également déclaré que « les structures qui font du mentorat ne peuvent pas avoir la responsabilité sur tout. Nous devons assumer que nous avons un terrain d’expertise en particulier et que nous ne pouvons et devons pas prétendre répondre à tous les besoins ». Elle a enfin souligné le fait que l’école doit « jouer le rôle de hub éducatif, centraliser les demandes et rediriger par la suite les enfants en fonction des besoins spécifiques. » Une idée très proche de celle des Cités Éducatives qui vont très prochainement être mises en œuvre en France.

Une deuxième séance a rappelé la nécessité d’inclure la jeunesse, de lui laisser une place autour de la table, et de redonner du pouvoir d’agir aux jeunes accompagnés. « Souvent, le mentor est vu comme héros de l’action, celui qui se sacrifie, grâce auquel les choses vont enfin changer », a annoncé M. Viney, directeur d’une structure à Baltimore. Il ne s’agit pas là d’une vision fausse, mais il faut aussi se poser la question suivante : « Qu’en est-il du mentoré, de celui qui vit l’action aux premières loges ? Il ne s’agit pas seulement de le placer au centre de nos histoires, c’est bel et bien lui qui doit attirer l’attention, envers lui que doit se centrer l’image ». Ainsi, la relation de mentorat sera « plus authentique et collaborative ».

Plusieurs autres séances ont souligné le besoin essentiel de former les accompagnateurs et d’encadrer l’action de mentorat. Les chercheurs présents n’ont eu de cesse de répéter aux praticiens que sans attention portée à ces deux points de vigilance, la réussite du binôme ne peut être assurée. Un constat que l’Afev partage au demeurant depuis de longues années.

Aux États-Unis, les programmes de mentorat peinent à se développer sur un plan national (le changement d’échelle étant difficile) : par conséquent, les équipes sont petites, et les sources de financements limitées. Les jeunes accompagnés se trouvant dans des situations très difficiles, la mise en place des actions relève souvent du casse-tête, et nécessitent un encadrement par des experts. Ainsi, même si les programmes s’améliorent et gagnent en qualité, encore trop de structures ont du mal à répondre aux standards de qualité en termes de formation, suivi et durée[1]. Néanmoins, les actions de mentorat ont souvent lieu dans lieux public ou dans le cadre d’organisations (centres éducatifs, associations, églises ou clubs jeunesses), ce qui favorise la proximité avec les mentors et les familles des jeunes accompagnés. Dans ce contexte précaire, le poids et le soutien de la « communauté » (au sens américain du terme, soit la community,groupe de personnes vivant dans un même endroit ou ayant une caractéristique commune, des intérêts communs) est essentiel. En plus de l’élan de solidarité généré par les histoires de vies et le sentiment d’appartenance, les programmes de mentorat se construisent avec le soutien et la participation de cette communauté. La diversité d’acteurs impliqués (police, écoles, législateur d’État, entreprises, familles…) et le besoin de faire ensemble sont « indispensables pour coordonner l’action et mettre en place des programmes de mentorat », indiquait Molly Latham, présidente de Big Brothers Big Sisters Nevada, au cours d’un échange informel. Sa vision de la pratique rejoint les préconisations de la chercheuse J. Rhodes. Et Molly d’ajouter : « Tous les programmes n’étant pas adaptés à tous les enfants, il faut adopter une logique collaborative, que toutes les organisations présentes sur un territoire arrivent à travailler ensemble pour répondre aux besoins individuels de chaque enfant ». Un travail de collaboration minutieux que les équipes locales de l’Afev s’efforcent d’accomplir au sein des quartiers, afin de répondre à ces mêmes besoins, et de créer les alliances éducatives nécessaires à leur réussite.

Fiona Soler Harroche

 

Ces 3 jours de conférences en quelques chiffres :

Plus de 1 300 participants, dont 500 personnes pour la journée de plaidoyer au congrès
270 rendez-vousorganisés avec les élus du congrès
43 États américainsparticipants
11 paysreprésentés
4,5 millions de postsdans les médias et sur les réseaux sociaux
14 sponsorset partenaires
3 représentantesde l’Afev (France et Catalogne) présentes

[1]Voir étude réalisée en 2017 sur l’état du mentorat aux Etats-Unis
https://www.mentoring.org/new-site/wp-content/uploads/2017/07/Mentor-Survey-Report_FINAL_small.pdf

 




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