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Tribune “Le classement scolaire scelle trop vite le destin professionnel et social des personnes”

Tribune “Le classement scolaire scelle trop vite le destin professionnel et social des personnes”

Sommes-nous réellement égaux face à nos choix d’orientation?

Tribune publiée dans Le Monde, par Marie Duru-Bellat, sociologue, Jules Donzelot, sociologue, et Eunice Mangado-Lunetta, directrice des programmes de l’Afev

 

Si les inégalités scolaires font l’objet d’une recherche abondante, les inégalités en matière d’orientation scolaires sont peu mises en avant. Or, les inégalités face aux capacités de construire son parcours, de faire des choix, sont réelles. On est beaucoup plus acteur de son orientation quand on est bon élève, car celle-ci se fonde sur les résultats scolaires. Les « meilleurs » élèves auront accès aux « meilleures filières » celles qui mènent vers les emplois les plus attractifs. A contrario, de mauvais résultats scolaires vont progressivement faire basculer les « mauvais élèves » du statut de sujet à objet d’orientation. Eux seront relégués dans les voies (et les métiers) les moins valorisés (où il y a de la place). Ainsi l’orientation est-elle vécue comme une blessure pour celles / ceux qui se sentent dépossédés de choix dans une société dite méritocratique où chacun est responsable de sa propre réussite.

Cette situation –les meilleures places de la société réservées aux bons élèves qui ont fait preuve de leur mérite-peut paraitre justifiée. Mais à y regarder de plus près, en intégrant les apports de la sociologie de l’éducation sur la (très) relative égalité des chances : elle ne l’est pas tant que cela.

En France, le classement scolaire scelle –trop vite et trop fort- le destin professionnel et social des personnes. Trop de pression repose donc sur l’école censée qualifier les élèves mais fonctionnant sur les plus fragiles comme une centrifugeuse. Notre système d’orientation n’est pas catastrophique. Il est, comme l’ensemble de notre système scolaire, plus favorable pour la minorité d’élèves qui réussissent dans les matières académiques que pour ceux présentant des qualités moins scolaires. Pour aller vers une orientation plus juste, voici quelques pistes de réflexion issues de la Journée du refus de l’échec scolaire 2018[1] :

Le lien école / monde économique

Malgré les progrès importants réalisés en quelques décennies, les liens entre le monde économique et le monde scolaire restent trop lâches. Notre école historiquement construite contre le monde professionnel demeure en défiance face aux acteurs du monde du travail. Pourtant, dans notre enquête[2]près de 70% des collégiens interrogés souhaitent plus d’information concrète pour découvrir des métiers. Comment construire des projets et s’approprier un parcours sans se projeter concrètement dans le monde du travail ? D’où l’importance du stage de 3e, apprécié par les élèves, mais dont notre enquête montre qu’il dépend à 60% du réseau familial, avec toutes les limitations que cela entraîne, quand ce réseau est pauvre.

Le rapport évaluation scolaire / orientation

En France, l’école a le monopole de la définition du mérite. Est-ce à dire que les mauvais élèves n’ont pas de compétences ? Ne doit-on pas plutôt s’interroger sur notre système d’évaluation qui peine à valoriser les compétences des jeunes dans leur diversité. Même en France -un des pays de l’OCDE où le poids du diplôme est particulièrement  fort- les recruteurs  ont entamé une bascule vers une logique non plus seulement de qualification mais de compétences formelles/informelles. Une évolution qui suscite une méfiance légitime – les droits des travailleurs vont-ils s’en trouver fragilisés ? – mais qui peut s’avérer bénéfique à tous ceux qui sortent de l’école sans compétences certifiées.

L’orientation : une question qui se pose tout au long de la vie

Plus d’une personne active sur deux font un métier qui ne correspond pas à sa formation initiale. Ces personnes seront amenées à se ré-orienter, se former tout au long de la vie. Il faut du temps pour se construire et notre jeunesse en France en a moins qu’ailleurs. Ne conviendrait-il pas de substituer à la notion (figée) de choix et de cursus celle (dynamique) de parcours ? Dans un contexte où 60 % des métiers de demain n’existent pas aujourd’hui[3], la génération des « millennials » devrait pouvoir construire son parcours en mode « essai-erreur ». L’enjeu est d’accepter qu’on ne fera pas exactementce que l’on a choisi (si tant est qu’on soit en capacité de savoir exactementce que l’on veut), mais qu’il s’agit plutôt de travailler à construire, sur un socle d’acquis scolaires, des compétences (formelles et informelles), ainsi qu’une estime de soi suffisantes pour affronter le monde et y trouver sa place.

Notre système d’orientation est en évolution. La loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel vient d’être votée, la réforme du lycée  se met en place avec une logique de parcours plus individualisé à la place des séries (S, L, ES..), proposant 54h en seconde sur l’orientation. Au collège, une bourse aux 30 000 stages en direction des jeunes sans réseau familial, impliquant les entreprises a été initiée cet été. L’intérêt de ces mesures est de faire de l’orientation une question partagée par une diversité d’acteurs éducatifs (école, entreprises, régions…) sur le territoire. Il faut certainement continuer en ce sens, en veillant à ne pas enfermer les jeunes dans les limites de leur région. Surtout, cela suppose d’accepter que l’école n’ait plus le monopole de l’éducation et de l’orientation. Mais tant que les réorientations, les passerelles, le droit à l’erreur resteront théoriques, les jeunes et leurs familles continueront d’avoir le sentiment de jouer leur vie sur un choix scolaire ponctuel et ces mesures risquent de rester insuffisantes.

 

Eunice Mangado-Lunetta, directrice des programmes Afev

Jules Donzelot, sociologue, directeur scientifique du programme Demo-campus Afev

Marie Duru-Bellat, sociologue, marraine de la Journée du refus de l’échec scolaire 2018

 

 

[1]Plaidoyer annuel éducatif mis en œuvre par l’association Afev et ses partenaires basé chaque année sur une enquête ad’hoc : cette année sur le rapport des collégiens en éducation prioritaire à l’orientation

[2]Enquete AFEV Trajectoires-Reflex UNAF « l’orientation chez les collégiens en éducation prioritaire » juin 2018 https://drive.google.com/file/d/14P2fNnMVtVbBJYo_cqUqNKK-R128eliz/view

 

[3]http://www.ey.com/Publication/vwLUAssets/EY-revolution-des-metiers/$FILE/EY-revolution-des-metiers.pdf

 

 

Photo : Le Monde

 




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