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La génération des bacheliers du « bac pro » en trois ans : des nouveaux étudiants ?

La génération des bacheliers du « bac pro » en trois ans : des nouveaux étudiants ?

L’appellation « nouveaux étudiants » laisse à penser que ces étudiants viennent d’arriver dans le supérieur. Or, ce mouvement a près de 30 ans. C’est en effet à partir du milieu des années 1980 que la proportion de bacheliers dans une génération a explosé. Cela résulte en partie de la croissance du nombre de bacheliers généraux mais surtout de l’essor important du baccalauréat professionnel mis en place en 1987 et d’une conjoncture favorable : investissements scolaires, baisse de la pression démographique, diversification de l’offre scolaire.

Une croissance inédite des bacs pros

L’analyse du recrutement à l’interne du second cycle du secondaire révèle cependant de fortes disparités sociales. Cette démocratisation « ségrégative » (Merle, 2000) est en partie due au fait que les enfants de classes populaires sont plus souvent « canalisés » dans les filières technologiques ou professionnelles (Duru-Bellat et Kieffer, 2008). Le processus s’est poursuivi et même accéléré pour les bacheliers professionnels avec la réforme en 2009 du « bac pro » en trois ans. On note en effet, entre 2000 et 2013, une forte progression du taux d’inscription de ces derniers dans le supérieur, passant de 17% à 33% (hors formation en alternance). Si l’on considère les formations en alternance, la progression du nombre d’inscrits dans un BTS est encore plus probante. La réforme a, en ce sens, très largement contribué à l’inscription de la génération « trois ans » des bacheliers professionnels. Cette augmentation s’est encore accentuée avec la mise en place de l’orientation prioritaire. Même en ne considérant que les formations hors alternance, la part de bacheliers professionnels qui poursuivent en STS a plus que doublé ces 15 dernières années (passant de 9,7% à 23,8% et 48% en comptabilisant les formations en alternance), soit près d’un nouveau bachelier professionnel sur deux. Sur la même période, le taux de bacheliers professionnels à intégrer l’université (IUT compris) est passé de 6,9% à 8,6%.

Ce qui limite les aspirations

A présent si comme Valérie Erlich, on considère que ce qui caractérise les « nouveaux étudiants » tient à leur manque de familiarité avec les valeurs et les méthodes de l’enseignement supérieur, alors les bacheliers de « première génération » (Stéphane Beaud, 2002) sont a priori le meilleur indicateur pour rendre compte d’une évolution tangible du taux de « nouveaux étudiants ». Ces derniers, qui représentent près d’un nouveau bachelier sur deux (Caille et Lemaire, 2009), accèdent deux fois moins à l’enseignement supérieur que leurs pairs. C’est principalement le type de baccalauréat qui explique cette tendance, puisqu’ils ont majoritairement emprunté la voie technologique ou professionnelle. La principale conséquence est leur orientation massive vers les STS. Cette propension n’est pas une exclusivité des bacheliers professionnels. Quel que soit le type de baccalauréat, les bacheliers de « première génération » sont systématiquement moins nombreux que les bacheliers « de père en fils » à poursuivre leurs études après le baccalauréat, exception faite du premier cycle universitaire. De la même façon, les bacheliers généraux et technologiques de « première génération » sont toujours plus nombreux à poursuivre en STS, tandis que les titulaires d’un bac professionnel sont moins nombreux que les bacheliers « de père en fils » détenteur du même diplôme. Les auteurs montrent que les bacheliers de “première génération” sont d’autant plus enclins à s’orienter dans une voie courte et professionnelle que les parents sont passés par cet enseignement et qu’ils montrent une certaine défiance quant à l’utilité professionnelle des diplômes les plus élevés. Une limitation des aspirations que constate aussi Elise Tenret lorsqu’elle interroge les étudiants sur leurs aspirations : à filière, sexe, âge et niveau scolaires identiques, les enfants issus des classes supérieures ont des aspirations plus ambitieuses que leurs homologues des classes moyennes et populaires.

Plus nombreux mais pas nouveaux

Ainsi, comme le résume Bernard Convert en 2010, « malgré les changements morphologiques de première grandeur qu’il a subi depuis 25 ans, l’enseignement supérieur français a moins changé qu’on ne le dit souvent ». A l’aune de ces éléments, il semble difficile de voir dans cette génération de bacheliers professionnels en « trois ans », une nouvelle génération de « nouveaux étudiants ». Ils ne sont finalement pas nouveaux, mais sont incontestablement plus nombreux. La réforme du bac pro apparaît en ce sens comme un nouveau plan de démocratisation quantitative. L’appellation « nouveaux étudiants » n’a finalement pas subi de réelles transformations depuis les travaux de Valérie Erlich. L’enseignement supérieur continue in fine sa démocratisation ségrégative.

Malgré tout, il reste que si les difficultés ne sont pas nouvelles, les aspirations le sont et les moyens d’y parvenir aussi. Le recours de plus en plus important aux formations du supérieur en alternance conduit à redéfinir les limites du monde étudiant. En effet, l’alternance est devenue la nouvelle « arme des faibles » (Tristan Poullaouec, 2010), en ce qu’elle permet à certains bacheliers de conduire une carrière dans le supérieur, comme ils l’ont conduite dans le secondaire, i.e grâce à un ensemble de tactiques visant à pallier le manque d’attrait pour les enseignements généraux par un engagement incontestable dans les enseignements professionnels et donc d’aspirer à ce qui leur semblait inaccessible (Bernard, Masy, Troger, 2014).

On peut enfin souligner que s’ouvre à une nouvelle frange des jeunes de classes populaires le droit à vivre cette jeunesse devenue pour tous, le modèle dominant.

James Masy, chercheur associé au Centre de recherche en éducation de Nantes (CREN)




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