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JRES : une édition locale, pour Grenoble

JRES : une édition locale, pour Grenoble

Cette année, la Journée du refus de l’échec scolaire (JRES) de l’Afev continue à étendre, consolider sa surface et à diversifier ses formes : après une 13ème journée nationale organisée à Paris le 23 septembre, une deuxième édition au Canada, des “éditions locales” se sont tenues, en régions PACA ou Rhône-Alpes. Exemple à Grenoble, le 27 novembre dernier : pour cette troisième édition en Isère, la visioconférence était organisée et animée par Frédéric Delattre, Délégué régional Rhône-Alpes, avec les équipes locales, et introduite par Corentin Gautier, Délégué territorial en Isère.

 

Si l’événement avait été raccourci et “passé” en distanciel, « c’était important pour nous de le maintenir, a expliqué Corentin Gautier en introduction, parce que le contexte est particulièrement difficile et nécessite de trouver des moments pour collectivement réfléchir, et pourquoi pas agir face aux nouveaux enjeux » : personnels de l’Éducation nationale, élus,  agents des collectivités locales et territoriales, bénévoles, volontaires, salariés d’associations, parents d’élèves, universitaires… Plus d’une centaine de participants avaient, de fait, répondu présent. Pour lui, à cette occasion, « l’idée est de pouvoir s’interroger sur les effets produits par ces confinements successifs, par cette rentrée exceptionnelle, en particulier sur les élèves les plus fragiles. » De fait, les derniers rapports l’indiquent, « les inégalités se creusent, en particulier chez les élèves scolarisés en Réseau d’éducation prioritaire. » Face à cela, en Isère, pour l’Afev, 500 lycéens, étudiants et chercheurs bénévoles, volontaires en service civique, sont déjà mobilisés dans des actions de solidarité.

 

Les institutions face à la crise éducative

Pour ouvrir les débats, un dialogue « plutôt centré autour de la ville de Grenoble, de l’Éducation nationale et de l’Université » visait à « recueillir leur point de vue sur la situation, ses incidences et ses impacts en matière scolaire. » Étaient en effet présents Christine Garnier, maire-adjointe de Grenoble, en charge des écoles (représentante du Maire Eric Piolle, excusé), Joël Laporte, Directeur académique adjoint des services de l’Éducation nationale en Isère et David Dechenaud, vice-Président “formation et vie étudiante” à l’Université de Grenoble

« Cette journée, a indiqué Joël Laporte en introduction, c’est la réunion de tous ceux qui œuvrent pour la réussite des élèves. » Selon lui, « on a subi le confinement, le retour progressif à l’école, les vacances puis la rentrée scolaire, la remise en place d’un protocole… Autant d’événements qui ont suscité une mobilisation exceptionnelle, et remis au premier plan notre volonté de prévenir le décrochage et d’accentuer les actions en faveur du raccrochage », soit « la persévérance scolaire ». Il a ensuite distingué les définitions administrative et empirique du “décrocheur”, insisté sur la variété des différents “signes forts”, avant de présenter la démarche, nationale mais aussi locale, visant à « redonner un sentiment d’appartenance aux élèves concernés », et qui ne peut être mise sur pied « que sur une base collective, en misant sur la complémentarité des différents acteurs. » Une démarche ayant suscité, au passage, « l’émergence de pratiques éducatives innovantes », comme la mise à disposition de matériel numérique dans les écoles qui a « permis d’inclure les outils numériques dans les enseignements, et surtout l’appropriation de ces outils par les élèves et par les familles. » En conclusion, il a rappelé que « l’École ne peut être seule pour lutter contre l’échec scolaire et les inégalités. Ainsi, les partenaires sont essentiels, dans l’intérêt des élèves comme du pacte social. »

De son côté, la maire-adjointe Christine Garnier, qui est restée jusqu’à la fin de l’événement, a précisé qu’elle était « adjointe aux écoles, et pas à l’éducation », la municipalité de Grenoble tenant « à montrer que la compétence de l’Éducation nationale reste pleine et entière. Nous ne souhaitons pas empiéter là-dessus, mais prenons toute notre place, en matière d’accompagnement et de soutien. » Remerciant l’Afev en tant que partenaire ancien de la ville (dont elle a félicité les équipes pour la récente implantation d’un Kaps dans le village olympique), elle a précisé en quoi il était pour elle « particulièrement important de faire le lien entre les 60 000 étudiants de l’agglomération et les jeunes en difficulté dans leur scolarité. » Se plaçant ensuite dans la lignée du pédagogue Philippe Meirieu, elle a évoqué les élèves « non pas “décrocheurs” mais “décrochés”. » Ce qui pousse sa municipalité à « garantir toutes les sécurités », et à viser « l’égalité des droits plus encore que l’égalité des chances », via des actions concrètes sur la ville. Concernant le confinement, elle a parlé d’une « crise sanitaire, sociale et éducative » qui a renforcé « une inégalité immense entre les enfants », suscité « une explosion des demandes dans les distributions alimentaires » et mis en lumière les réalités de la fracture numérique. En parallèle, le confinement a permis à « de belles actions de solidarité » de se développer, « y compris de la part d’enseignants, d’animateurs périscolaires ou de bénévoles. »

Pour aborder le point de vue universitaire, c’est David Dechenaud, de l’Université Grenoble-Alpes (UGA – 65 000 étudiants), qui a eu l’occasion de s’exprimer. « Les universités, a-t-il introduit, ont été confinées en premier et seront déconfinées en dernier, ce qui nous pousse à suivre une trajectoire pédagogique différente de celle des lycées, y compris ceux qui accueillent des BTS ou des Classes préparatoires aux grandes écoles. ». Concernant la manière dont les choses ont été organisées  dans les universités, chacune a « organisé sa continuité pédagogique de manière propre, avec des modalités assez différentes. » A l’UGA, « la préoccupation ne s’est pas limitée au décrochage scolaire, mais à la situation particulière, par exemple, d’étudiants décohabitants et parfois confinés dans des résidences universitaires. ». En outre, « il faut distinguer ce qui s’est passé au printemps et ce qui se passe à l’automne » : divers degrés de confinement comme de préparation des équipes, ou encore le fait que « lors du premier confinement, nous avons dû accompagner et veiller au non-décrochage d’étudiants que nous connaissions déjà. » Ce qui n’est pas le cas pour le deuxième confinement, où de très nombreux primo-arrivants doivent apprendre à « accéder à l’autonomie sans connaître l’Université, dans des conditions très dégradées. » Les problématiques ne sont pas les mêmes pour des nouveaux arrivants et des étudiants à Bac+3 ou +4, même si ces derniers pâtissent aussi, pour d’autres raisons, de la situation sanitaire. Là en revanche où tous se retrouvent, c’est face à « certaines activités qui ne sont pas “télé-enseignables”, supposant l’utilisation de matériel spécifique qui ne se trouve que sur les campus. » Il a enfin milité pour l’importance des tuteurs, une « ressource précieuse ».

 

Remontées du terrain

Rebecca-Grâce Ndimba, bénévole à l’Afev et étudiante à l’UGA, a ensuite parlé de son expérience d’accompagnement de Salman, un enfant en CM2 (dont les parents turcs étaient sans-papiers) d’octobre 2019 à mars dernier, puis par téléphone pendant le premier confinement. Une expérience prolongée en cette rentrée, « parce qu’il était très important d’accompagner Salman dans son passage au collège, de rester alors un point de repère pour lui. » A partir de novembre, en parallèle du suivi du programme “Devoirs faits” par cet enfant (d’où l’importance réaffirmée des alliances éducatives), « l’accompagnement s’est surtout organisé autour de jeux. » Une expérience repassée en présentiel, puis malheureusement interrompue par le reconfinement, et la rupture de communication du fait du bris accidentel du téléphone familial. En fin d’intervention, elle a aussi livré un témoignage préoccupant sur la situation psychologique de ses camarades étudiants de licence “Sciences de l’éducation”… Pour eux, « le retour en présentiel, en février, semble un peu lointain. »

Retrouver la présentation de la JRES Grenoble

De son côté, Philippe Goémé, membre associé de l’université Paris-Est-Créteil, formateur à l’INSPE-Créteil et enseignant-chercheur (Le décrochage scolaire / des pistes pédagogiques pour agir), a livré son sentiment et ses propositions sur la continuité pédagogique menée lors des deux confinements. Il s’intéresse à « ce que ça veut dire, là maintenant, “décrocher”, et ce qui est proposé par rapport à cela », puis « à ce que cela implique pour les enseignants, que la situation emmène sur des terrains inconnus. » En premier lieu, il l’a affirmé, « la réponse technique ne suffit pas. Il faut avoir accès à une connexion de bonne qualité, mais aussi disposer de conditions satisfaisantes de connexion. » En outre, « même donner accès au savoir ne suffit pas à produire du raccrochage », dans le mesure où il faut aussi « être intégré dans une communauté éducative. » Parallèlement, concernant le rapport au distanciel, les choses sont aujourd’hui compliquées par le fait « qu’il existe une scénarisation de l’enseignement, à laquelle les élèves, étudiants et enseignants ont été socialisés : un prof, dans une salle, avec un groupe d’élèves. Changer de modalité, c’est très complexe. » Au niveau des professeurs, la nouvelle situation crée « une forme de flou, notamment dans l’impossibilité d’un recueil d’informations, en présentiel, permettant de moduler ses micro-gestes d’ajustement en fonction des élèves. » Par conséquent, il leur a fallu se demander « comment on compense la perte de maîtrise de l’espace, la disparition de ce regard fin, qui n’est au demeurant pas forcément conscientisé tant que l’on en dispose. » D’où des questions cruciales, aussi, sur l’évaluation du travail effectif de l’élève, les interactions entre apprenants, les frontières entre temps scolaire et non-scolaire, etc.

 

Et demain ?

Enfin, Caroline Veltcheff a abordé la problématique du climat scolaire et de l’évolution des relations familles-école, en tant qu’experte nationale et internationale “climat scolaire et bien-être à l’école”, Inspectrice d’académie/Inspectrice pédagogique régionale et collaboratrice de l’ONG Facing History. « Ce qui peut paraître paradoxal, a-t-elle indiqué, dans la mesure où il y a eu successivement “l’école sans l’école” lors du premier confinement, puis depuis la rentrée “l’école à moitié avec l’école”, soit des formats hybrides adoptés. » Pour autant, la situation actuelle, avec cette perte du présentiel et en parallèle le drame ayant concerné Samuel Paty, « on se retrouve dans une situation où l’on se demande comment recréer un collectif, restaurer un climat scolaire de qualité alors que nous sommes dans une forme scolaire extrêmement mouvante. » Pour elle, « on n’a pas forcément démarré du bon pied la rentrée scolaire », alors même que « les chiffres du décrochage avaient explosé, en même temps que ce qui faisait le collectif » : on aurait dû « focaliser la rentrée sur la question de la restauration du collectif, d’un climat scolaire de qualité. » Ainsi, elle a détaillé les éléments de réflexion que lui a inspirés la crise, sur fond « d’un alignement émotionnel de tous », qui n’a pas été, selon elle, « suffisamment collectivisé. » Ceci, afin de faire en sorte « que nous ne laissions pas cette période derrière nous sans analyse, mais qu’il en ressorte bel et bien quelque chose », notamment en matière de relevé des quelques « points positifs » (et initiatives originales) qui ont paradoxalement émergé pendant cette période. En effet, « le pire, ce serait de faire comme si de rien n’était... »

En guise de conclusion, Frédéric Delattre et Eunice Mandado-Lunetta, Directrice des programmes de l’Afev, se sont relayés pour prononcer les derniers mots., rappelant notamment les actions de l’association menées en temps normal et pendant la crise sanitaire. La seconde est aussi revenue, après avoir adressé ses remerciements aux organisateurs et participants, sur l’importance des alliances éducatives face à cette situation : « Ce qui est certain, c’est que ces deux confinements vont laisser des traces, à la fois pour les élèves, pour la communauté éducative et pour les enseignants. Ce qui doit donc nous guider, dans nos actions, c’est : comment, dans notre système éducatif, nous assurer que la partie la plus fragile de notre jeunesse ne va pas être laissée sur le bord du chemin. » A ce titre, « la question du collectif n’est pas contournable. »

 

François Perrin




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