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JRES (5) – Eunice Mangado-Lunetta : “Faire du numérique un levier contre les inégalités éducatives”

JRES (5) – Eunice Mangado-Lunetta : “Faire du numérique un levier contre les inégalités éducatives”

Le 20 septembre prochain, l’Afev organise la 9ème édition de la Journée du Refus de l’Échec Scolaire (JRES) – en partenariat avec Trajectoires-Reflex et de nombreuses organisations. Cette journée, accompagnant la publication d’une enquête exclusive, sera consacrée à la question du numérique. Afin d’anticiper les débats et découvertes qui marqueront cette journée, le Lab’Afev tenait à diffuser plusieurs contributions émises par des partenaires. Ici, pour l’Afev, Eunice Mangado-Lunetta, directrice des programmes : un article paru au 3ème trimestre 2016 dans le numéro 185 de la revue DiversitéPour plus d’informations sur la journée : www.refusechecscolaire.orgjres

“Les étudiants bénévoles de l’Afev accompagnent individuellement les enfants et jeunes en fragilité dans leur parcours. Parmi les inégalités auxquelles ils sont confrontés se pose, de façon de plus en plus prégnante, la question du numérique. Si on n’y prend garde, le numérique peut constituer la nouvelle fracture qui sépare ceux qui sont « in » de ceux qui sont « out ». Mais il constitue aussi l’un des plus formidables leviers de construction du pouvoir d’agir.

Le numérique a envahi nos pratiques culturelles, sociales, professionnelles, familiales. Nos usages de ce dernier redéfinissent notre rapport au temps, à l’espace, aux savoirs, aux autres… L’enjeu n’est plus l’accès inégal aux ordinateurs (et autres écrans connectés), mais bien les manières inégales dont ils sont utilisés. Il ne suffit pas de se connecter pour « passer du bon côté de la barrière numérique », ou d’être né dans la dernière génération pour maîtriser spontanément le numérique (des études récentes ont ainsi déconstruit le mythe du « digital native »).

Or, maîtriser les technologies numériques constitue aujourd’hui la condition d’une pleine intégration économique, sociale, culturelle. Il suffit d’observer l’impressionnante accélération de la dématérialisation dans les services publics (allocations logement, chômage, bientôt déclaration d’impôts) pour percevoir à quel point la non-maîtrise du numérique induit un renoncement à être pleinement actif dans une société et une économie numériques.

Mais le numérique n’est pas seulement un outil, c’est aussi une culture. Au-delà de la maîtrise de ce qui nous permet d’être des utilisateurs, se dessine une autre rupture entre les consommateurs et les créateurs (d’où les enjeux de l’apprentissage du code). Si le numérique redéfinit le socle des compétences clés de l’individu, la question des espaces et acteurs de l’apprentissage de ces compétences – l’institution scolaire au premier plan – devient, dès lors, stratégique. Outre les apprentissages fondamentaux, l’école est également tenue de fournir à chaque enfant les clés pour réussir dans une société numérique: le Socle de connaissances, compétences et culture a d’ailleurs intégré en son sein la culture numérique.

Internet, acteur de l’éducation informelle

Mais l’école est, elle aussi, bouleversée par le numérique. Celui-ci représente à la fois une chance et un défi, en ce qu’il oblige à repenser les pédagogies, l’évaluation, l’organisation des espaces et temps scolaires… Surtout, il modifie en profondeur le rapport aux savoirs et la relation enseignant-élève, car il peut constituer un puissant levier contre les inégalités éducatives, notamment en ce qu’il permet la remobilisation des publics sc
olaires en faible appétence face aux savoirs scolaires. Mais le numérique peut aussi produire et renforcer les inégalités. Certains chercheurs (tel Nicolas Roland, de l’Université libre de Bruxelles) attirent l’attention sur le fait que ceux qui bénéficient le plus des pédagogies puisant dans la culture numérique (classes inversées, MOOC…) sont souvent ceux les plus pourvus, dans leur milieu familial, en capital culturel, scolaire et… numérique. En d’autres termes, si on évalue des compétences sur lesquelles on ne forme pas les élèves, ces pédagogies peuvent renforcer les faiblesses des uns et consolider les compétences des autres.

Il en va de même pour les parents d’élèves. La numérisation du lien école-familles, notamment à partir du collège, risque, si on ne se préoccupe pas des inégalités en termes de maîtrise du numérique, de renforcer considérablement le lien au collège pour certains parents, et d’en éloigner encore plus les autres. L’enjeu de l’« e-inclusion » des individus (jeunes et moins jeunes) est donc crucial dans le développement d’une société numérique. Il pose avec force la question de la médiation numérique, soit l’« accompagnement au développement du pouvoir d’agir numérique ». Cet enjeu doit mobiliser l’ensemble des acteurs de la communauté éducative. De fait, le numérique redéfinit l’éducation informelle et l’éducation tout au long de la vie. Internet est lui-même un acteur de l’éducation informelle, au pouvoir d’influence inégalé sur les jeunes, en concurrence avec les autres acteurs éducatifs.

L’histoire récente l’a souligné, le numérique ajoute à la complexité du monde, brouille les pistes sur les informations et réduit les temporalités. L’accès à l’information en ligne, sans filtre ni hiérarchie, hausse le niveau de compétence et d’esprit critique prérequis pour pouvoir mener, en connaissance de cause, une recherche d’information et décider de l’usage qui peut en être fait.

Maîtriser la culture numérique, c’est savoir utiliser Internet mais aussi s’en protéger, voire s’en passer. Il existe aujourd’hui de réelles inégalités en termes de connaissance des enjeux de protection personnelles sur Internet ou de régulation des pratiques, notamment familiale. Pour en revenir aux inégalités d’usage/d’accès, nous pouvons même émettre l’hypothèse contre-intuitive selon laquelle, désormais, plus le niveau socio-économique des foyers est bas, plus il y a d’Internet et de connexion aux écrans, notamment chez les enfants et les adolescents. Internet peut être un formidable outil pour rendre notre société plus juste et égalitaire. Tout dépendra de la manière dont nous saurons, collectivement, l’utiliser et le mettre à la portée de tous (et pas uniquement à ceux qui en profitent déjà le plus largement).

“Digital solidaires”

Pourquoi l’Afev a-t-elle décidé de consacrer la 9e édition de la Journée du refus de l’échec scolaire au « numérique contre les inégalités éducatives » ? Parce que nous pensons que le numérique constitue un enjeu économique, sociétal et démocratique majeur, qui concerne tout le monde ; mais aussi, tout simplement, parce que nous avons été rattrapés par les pratiques de nos engagés. Dans le cadre de l’accompagnement individualisé des enfants en fragilité scolaire des quartiers populaires, les bénévoles sont, sans le formaliser, « dans le BYOD (Bring Your Own Device) » – traduit par « Apportez votre appareil personnel ». Ces jeunes volontaires ne nous ont pas attendus pour utiliser leurs appareils, tandis que les accompagnés leur font eux-mêmes découvrir leurs « Youtubeurs » préférés…

En tant que spécialistes, non pas du numérique, mais de l’engagement des étudiants contre les inégalités éducatives, et au regard du coût social à payer pour les jeunes ne maîtrisant pas les compétences numériques de base, il était donc plus qu’urgent que l’Afev se saisisse du sujet. L’édition 2016 de la Journée du refus de l’échec scolaire converge donc avec une forte volonté de faire évoluer l’accompagnement individualisé des enfants et des jeunes les plus fragiles dans sa dimension « e-inclusive ». Les enfants et jeunes accompagnés par l’Afev, même éloignés du numérique, ne partent pas de rien. Ils ont leurs pratiques, aussi limitées, « sauvages » ou dérangeantes soient-elles. Plutôt que de tracer une ligne entre « bonnes » et « mauvaises » pratiques, nous souhaitons renforcer l’accompagnement et la formation des étudiants, afin qu’ils partent des usages juvéniles (et de leurs propres pratiques !) pour les interroger, proposer de les élargir, les diversifier, afin de tirer du numérique le meilleur : un réel levier en termes de pouvoir d’agir.

L’horizontalité de l’action des étudiants de l’Afev, leur posture d’accompagnateur et non de « sachant » (renforcée par la proximité des âges) font que leur démarche, même s’ils n’en ont pas conscience, s’intègre tout naturellement dans une culture numérique reposant largement sur les apprentissages entre pairs, le tutorat/les tutoriels, ou encore la modalité « essai/erreur ». Alors, ne dites pas aux bénévoles de l’AFEV qu’ils sont des acteurs du numérique, ils ne le croiraient pas ! Observez simplement la révolution silencieuse, en marche, d’une génération, non pas de « digital natives », mais de « digital solidaires ».”

Eunice Mangado-Lunetta

Crédit Photo : Fondation SNCF

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