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JRES (1) – Anne Cordier : “Conférer à chacun-e le pouvoir d’agir sur le monde”

JRES (1) – Anne Cordier : “Conférer à chacun-e le pouvoir d’agir sur le monde”

Le 20 septembre prochain, l’Afev organise la 9ème édition de la Journée du Refus de l’Échec Scolaire (JRES) – en partenariat avec Trajectoires-Reflex et de nombreuses organisations. Cette journée, accompagnant la publication d’une enquête exclusive, sera consacrée à la question du numérique, conçu à la fois comme un levier de lutte contre les inégalités à l’école et un outil « d’empowerment » des individus. Car si le numérique a désormais bel et bien investi nos vies de tous les jours, comme celle des supposés “digital natives”, il n’en demeure pas moins intimidant, et discriminant pour ceux qui n’y ont pas accès ou n’en maîtrisent pas l’usage. Afin d’anticiper les débats et découvertes qui marqueront cette journée, le Lab’Afev tenait à diffuser quatre articles (le deuxième ici, le troisième ici, le quatrième ici), permettant de découvrir des intervenants que vous retrouverez le 20 septembre au cours du débat de la Journée du refus de l’échec scolaire. Pour plus d’informations sur la journée : www.refusechecscolaire.org

Anne Cordier est Maîtresse de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université-ESPE de Rouen. Elle y est responsable du Master MEEF-PRODOC (Professeurs Documentalistes). Ses recherches personnelles portent sur les pratiques informationnelles et les imaginaires de l’information et d’Internet, en particulier chez les « jeunes », ainsi que sur les pratiques pédagogiques liées à l’acquisition d’une culture de l’information et des médias. Elle est l’auteure en 2015 d’un ouvrage intitulé “Grandir Connectés : Les adolescents et la recherche d’information” (C&F Éditions).

Que vous évoque le concept de « digital natives » pour décrire la nouvelle génération

Anne Cordier : Deux expressions : fantasme et construction sociale ! Un fantasme, d’abord, celui de croire que tous les individus d’une même génération sont dotés de capacités innées et porteurs de pratiques homogènes. Une construction sociale, ensuite, éloignée de réalités de terrain, et mise au service de discours prophétiques annonçant une rupture à la fois sociétale et anthropologique. Dans mon ouvrage “Grandir Connectés”, une phrase a souvent retenu l’attention : « Les digital natives n’existent pas, je les ai rencontrés. » Je voulais par là pointer la vacuité de cette expression qui ne correspond pas aux pratiques et aux imaginaires de l’information et d’Internet que les adolescents rencontrés lors de mes investigations déploient. Il n’y a pas de rupture anthropologique, ni non plus de capacités innées pour cette génération. Il y a simplement l’adaptation des individus à un monde qui évolue, constamment, et qui suppose de se saisir des objets informationnels et outils techniques à disposition. Lorsque l’on observe concrètement les adolescents dans leurs relations à l’information et aux environnements technologiques, on se rend bien compte des disparités à la fois cognitives et sociales – pour ne citer que celles-ci – qui existent entre eux.

En quoi la construction d’une culture numérique pour les enfants et jeunes constitue-t-elle un enjeu non seulement pour l’Education nationale mais aussi pour tous les membres de la communauté éducative ?

Anne Cordier : Cela fait le lien avec mon propos précédent. Je plaide pour une culture de l’information, plus encore qu’une culture numérique, car il s’agit de prendre en compte l’ensemble de l’écosystème informationnel de l’acteur, qui est composé aussi de ressources imprimées et de personnes-ressources. Il s’agit de pouvoir mobiliser, selon les situations et les contextes, les ressources pertinentes et efficaces pour mener à bien son activité informationnelle, pour comprendre le monde qui nous entoure, et agir ainsi sur ce monde. Car l’enjeu, si l’on n’en retient qu’un seul ici – étant donné le temps imparti pour cet entretien – , c’est bien de conférer à chacun-e le pouvoir d’agir sur le monde, que ce soit le monde « physique » ou le monde des réseaux, lesquels sont en constante interrelation. Pour cela, l’ensemble de la société détient une responsabilité collective. Les enseignants, les médiateurs – je pense à ces animateurs de Centres Animation Jeunesse, que plusieurs des jeunes ados rencontrés citent comme sources d’émancipation – mais aussi les décideurs, qui doivent aussi prendre conscience qu’équiper ne suffit pas. L’accès aux environnements informationnels ne garantit pas leur appropriation, le processus de passage de l’un à l’autre doit être accompagné. Et de cet accompagnement sont chargés les enseignants, mais aussi les médiateurs de l’éducation populaire, les pair, sans oublier les parents naturellement.

Comment favoriser un partage des usages numériques au sein de la famille ?

Anne Cordier : Les parents apparaissent souvent « impensés » dans ce processus d’accompagnement. Pourtant, lorsque l’on interroge les jeunes sur leur relation à l’information, celle-ci est souvent décrite en lien avec l’univers familial. Ce sont des discussions au sein de la famille sur l’information trouvée sur Internet, des échanges de ressources aussi, avec un phénomène que les sociologues appellent la “rétro-socialisation”, dans le sens où ce sont souvent les adolescents qui transmettent aux parents des modes d’action ou encore des références informationnelles. Mais ce sont aussi des processus d’accompagnement et d’autonomisation mis en place par les parents envers leurs enfants, avec une graduation dans la prise en main d’internet, par exemple. Les parents jouent un rôle vraiment important dans l’accompagnement des expériences informationnelles, et c’est aussi pour cela que nous devons penser à eux lorsque l’on s’intéresse aux usages du numérique, et aux potentialités des pratiques informationnelles des individus. Les adolescents rencontrés sont d’ailleurs demandeurs – tout en voulant bien sûr préserver leur espace d’activités intimes sur les réseaux – d’un souci parental à leur encontre sur le sujet.

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