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Afev : (visio-)conférence avec le journaliste Jean-Laurent Cassely

Afev : (visio-)conférence avec le journaliste Jean-Laurent Cassely

Avant le confinement, l’Afev s’était associée avec la société de conseil Temps Commun, cofondée par Denis Maillard et Philippe Campinchi, pour participer à une série de rencontres en présentiel avec des chercheurs et intellectuels, sous le nom de Lecture au faubourg et sur le thème des “fractures françaises”. Vu les circonstances, ces rencontres “physiques” se sont reconverties en visioconférences, avec le politologue Jérôme Fourquet en avril, le journaliste Jean-Marie Godard en mai, l’écrivain Marc Weitzmann en septembre. Quatrième temps de ce partenariat, le mardi 20 octobre, autour d’un échange des équipes de l’Afev et de la promotion Social Demain, think-tank de jeunes décideurs d’avenir, avec Jean-Laurent Cassely, journaliste à Slate et auteur des essais sociologiques La révolte des premiers de la classe (Arkhé, 2017), No Fake (2019) et, avec Thierry Germain, co-directeur du recueil de textes La France qui vient (L’Aube, 2020).

« Il explore, à travers ses articles et ses livres, un certain nombre de transformations de la société française, selon Denis Maillard, modérateur de l’échange, avec à chaque fois des angles qui sont inattendus, très signifiants. » Depuis plusieurs années, Jean-Laurent Cassely mène ainsi « une enquête au long cours autour de la question de l’authenticité, et de ce qu’elle devient à l’ère du faux généralisé. » En ce 20 octobre 2020, il avait choisi de participer à « une vraie discussion, plutôt qu’à un exposé », étant par nature très curieux de ses interlocuteurs, à quelques semaines de la sortie d’un nouvel essai, cosigné avec la sociologue Monique Dagnaud, sur une élite sur-diplômée en phase de massification…

Parcours de recherche

Interrogé sur le thème de son premier livre, soit « ces “premiers de la classe”, diplômés disposant de bons jobs et qui quittent tout pour monter un magasin de bijoux “maison”, de vins “nature” ou de jambons ibériques », Jean-Laurent Cassely a précisé qu’il s’était intéressé « à ce phénomène émergent au milieu des années 2010, les “reconversions choisies” », chez des populations jusqu’alors « plutôt préservées », par leurs diplômes, des reconversions subies au gré des crises économiques. Ce « malaise des diplômés des open-spaces » touche alors ce journaliste, passé auparavant par des études de sociologie, de lettres, puis un DESS de “Communication écrite” qui l’a mené à un passage en agence-conseil en communication… et lui a permis lui-même de connaître « les complexités bureaucratiques, l’ennui en open-space quand on est stagiaire dans une agence de com’ de l’Ouest parisien ». Une expérience « plutôt rare chez les journalistes », au moins « dans ce sens-là », plaisante-t-il.

Un sujet « important pour sa génération », en tout cas, « qui était aussi un non-dit auparavant », notamment jusqu’aux « travaux de David Graeber, mort récemment, qui a écrit en 2013 un article retentissant sur les “bullshit jobs”. » Beaucoup de ses pairs, à l’époque – « fonctions support des grands groupes, consultants… » -, s’étaient reconnus dans « cette comparaison en leur défaveur, notamment vis-à-vis des soignants, des enseignants, des métiers de “première ligne” dont on a beaucoup parlé pendant le confinement. » Autour de lui, il constate alors «l’aboutissement concret de ce malaise : des gens très diplômés se mettaient à ouvrir des petits restaus, une micro-brasserie, à passer un CAP Pâtisserie… » Un phénomène certes « minoritaire statistiquement », mais qui commençait à « créer un petit groupe disposant d’une existence sociale, médiatique, et de codes assez inédits, s’investissant dans des métiers, des filières très longtemps dévalorisés. »

Ayant fini par “boucler” ce sujet après quelques années, il a continué à s’intéresser à la place dans la société des “manipulateurs de symboles”, sur lesquels se penchent de plus en plus de chercheurs, tels les Français Emmanuel Todd ou Christophe Guilluy, ou plus encore le Britannique David Goodhart (Les deux clans, Les Arènes, 2019) – qui considère que le Brexit résulte du partage de la société entre deux groupes antagonistes (les anywhere, « à l’aise et agiles dans la mondialisation », et les somewhere, « plus âgés, moins diplômés, plus attachés à leur identité collective territoriale »).

Dans le cadre d’un ouvrage à paraître, co-écrit avec la sociologue Monique Dagnaud, JLC a évoqué la question de la massification des diplômes de l’enseignement supérieur. En particulier la situation des hauts diplômés (Master, grandes écoles, doubles diplômes) qui forment une élite culturelle assez vaste numériquement : sur le plan professionnel, certains vont occuper des emplois classiques (médecins, ingénieurs, etc.), d’autres s’inscrire dans « la constellation des “nouveaux emplois” : transition numérique, digital, start-up, consultants en innovation, alter-consultants… » Ces derniers, plus attachés à la “production immatérielle”, se concentrent dans les métropoles et sont moins sujets au brassage social que les autres : « Les médecins soignent tout le monde, les enseignants enseignent à tout le monde, quand les gens des start-up par exemple sont très homogènes socialement ». Or, s’ils sont particulièrement visibles, ainsi que les spécificités de leur mode de vie (transports “propres”, vote plutôt à gauche…), dans la sphère médiatique, ils ne représentent aucunement “la jeunesse” dans sa globalité. Par exemple, dans les médias traditionnels, à l’instar des humoristes du billet matinal de France Inter (sur lesquels il est revenu à plusieurs reprises), la jeunesse qui nous est donnée à voir est surtout parisienne et « extrêmement titrée scolairement » ; quand on a tendance à oublier un peu vite que les leaders des Gilets Jaunes, moins diplômés et occupant plutôt des “emplois de back-office” (« chauffeurs-livreurs ou caristes pour les hommes, aides à domicile ou aides-soignantes pour les femmes »), ont eux-mêmes « entre 32 et 36 ans » au début de la crise – ils sont donc eux-mêmes membres de la Génération Y, ce que « personne, dans la presse, n’a semblé trouver utile d’observer. »

Échanges et perspectives

Au fil des discussions qui ont suivi, une grande variété de sujets ont été abordés, principalement sur la dimension politique et l’opposition entre “des” jeunesses, notamment scindées en fonction du niveau de diplômes. Théo Dussourd, ancien trésorier et secrétaire général de la Fage, a par exemple attiré l’attention sur le travail de Ronald Inglehart sur la distinction entre “anciens” et “nouveaux” mouvements sociaux. Par exemple, le féminisme ou les discriminations ethniques, « causes qui disposent d’un meilleur écho dans les catégories diplômées que les questions économiques et sociales » “à l’ancienne” – les inégalités économiques étant, dans le cadrage méritocratique, en quelque sorte « les reflets de la distribution scolaire entre bons et mauvais élèves », donc perçues comme moins choquantes à première vue.

Jérome Sturla, Directeur du Lab’Afev et Directeur du développement urbain à l’Afev, a quant à lui interrogé le journaliste sur les thèses de Jérôme Fourquet ou Emmanuel Todd, et la question de la réinvention d’une « nouvelle porosité » contre la polarité entre « deux jeunesses disposant d’une homogénéité sociale et territoriale » : les jeunes diplômés et les jeunes de banlieues. De son côté, Pierre Arlaud, Directeur d’un fonds d’investissement éthique, a abordé deux thématiques : la question du sentiment d’illégitimité y compris des jeunes diplômés ; la perte d’intensité du travail, surtout dans des terrains socialement sinistrés, en tant que moteur du lien social (remplacé par un repli sur la sphère familiale). Pour Jean-Laurent Cassely, « les gens dans une société ne sont pas fondamentalement opposés à l’existence d’élites, à condition que celles-ci jouent leur rôle », ce qui ne semble pas garanti en ce moment, tant au niveau économique et social que “culturel” au sens large : « Souvent, le problème de l’élite culturelle, c’est qu’elle a tendance à vouloir généraliser son propre mode de vie, d’où les réticences politiques… » Politiquement, il a parlé, à l’intérieur même de l’élite, de « deux tendances : l’une qui est pour poursuivre cette idée libérale-égalitaire – une société de croissance dont les fruits sont redistribués selon le modèle français – et l’autre remettant en cause ce modèle, et qui se dirige vers les récits écologistes. »

De manière plus générale, il a fait référence à une note corédigée avec Jérôme Fourquet, faisant la distinction entre collapsologues et survivalistes, en fonction de la confiance ou non des uns et des autres vis-à-vis de la solidarité et du maintien des liens sociaux. Une grille qui donne des pistes possibles d’évolution des fractures politiques présentes comme à venir : d’un côté, l’imaginaire d’un tiers-lieu rural, d’un village écoresponsable où tout le monde s’entraide ; de l’autre, la guerre de tous contre tous, avec des implications politiques radicalement différentes… Le tout, dans un monde dont le partage territorial très marqué fait que les univers sociaux « fonctionnent en parallèle, au point qu’ils peuvent s’ignorer les uns les autres, et avoir le sentiment de vivre dans des univers parallèles »… A ce titre, les échanges se sont conclus sur le rôle des réseaux sociaux dans le renforcement actuel de l’archipellisation, et des vives désillusions de ceux qui avaient cru, au départ, que ces derniers seraient susceptibles de “dépasser” les clivages sociaux et de livrer un récit sui generis…

François Perrin




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