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Je décroche, tu décroches, il décroche…

Je décroche, tu décroches, il décroche…

Les facteurs de sortie du système scolaire

Le terme de « décrocheur » désigne les élèves qui quittent petit à petit le système scolaire. Il est l’expression de processus multifactoriels pouvant amener à la déscolarisation, qui consacre l’arrêt de scolarité avant 16 ans. On trouve également des situations de décrochage scolaire au-delà. Ce terme est aujourd’hui très couramment utilisé, et peut recouvrir à tort des difficultés d’apprentissage durables ou passagères, voire des handicaps non détectés, des comportements scolaires hors-normes, des absences régulières… Les diverses recherches n’ont pas conclu à un « profil type » d’élèves décrocheurs, considérant comme plus pertinente pour l’analyse l’étude de l’enchaînement des interactions favorisant le décrochage, voire menant à la déscolarisation. D’une manière générale, les élèves déscolarisés ou en fin de processus de décrochage scolaire sont plutôt issus de catégories défavorisées, même si l’on en trouve aussi dans des catégories plus aisées, mais en moins grand nombre.

Des cas de figure très variés

Les processus de décrochage scolaire sont corrélés couramment avec de mauvais résultats scolaires, des lacunes accumulées au fil des années sans prise en charge pédagogique. Ces élèves en très grande difficulté ne comprennent pas le sens de l’école et des savoirs qui y sont transmis, et, lorsqu’ils perturbent les cours, sont plus étiquetés comme perturbateurs à sanctionner que comme élèves en difficulté. Ils doivent avant tout changer d’attitude et se « mettre au travail », alors même que les lacunes accumulées les en empêchent. S’en suivent une escalade de sanctions, des exclusions ou une mise en retrait de l’élève lui-même, par le biais d’un absentéisme très important. Si le même processus se reproduit dans un autre établissement, l’arrêt de scolarité peut alors intervenir.

D’autres élèves sont arrivés en 6e avec des résultats assez bons, quoiqu’avec des absences signalées à l’école primaire, et les ont confirmés dans cette première année du collège. Mais petit à petit ces jeunes ont quitté l’école sans faire de bruit. Il faut alors rechercher la source de ce retrait dans des problématiques familiales, comme celle de ces adolescentes pour qui le rôle de soutien parental, voire de substitut maternel, a pris très tôt le pas sur la nécessité d’aller en classe. Elles peuvent être tentées, du reste, d’avoir un enfant plus tôt que la moyenne des femmes.

D’autres encore interrompent leurs études à la suite du décès d’un parent, d’un placement, d’un déménagement… Autant d’événements qui interviennent dans des situations déjà fragiles et précipitent l’arrêt de scolarité. D’autres, enfin,  entrent dans des processus délinquants concurrentiels avec la scolarité, qui sont à leur tour accentués par le décrochage scolaire.

En lycée professionnel, le décrochage pouvant mener à l’arrêt des études peut être motivé par des choix aléatoires de filières de formation, voire des choix contrariés, une découverte décevante de la formation et du métier choisi, des discriminations dans l’accès aux stages liées à l’origine ethnico-culturelle ou à la couleur de peau, un faible accompagnement parental et des relations conflictuelles avec les enseignants et les personnels scolaires dans le lycée. Par ailleurs, les modes de vie juvéniles et les nécessités économiques entrent en contradiction avec le rythme et les contraintes de la vie au collège ou au lycée : des élèves travaillent pour aider leurs parents, gagner quelque « argent de poche » ou subvenir à leurs besoins ; d’autres se retrouvent entre eux le soir ou chattent sur Internet, se couchent tard et ne se lè- vent pas à temps le matin, consomment quelquefois des produits psychotropes… Et ne font pas toujours le lien entre leurs choix du moment et les conséquences ultérieures !

Un seul de tous les éléments cités ci-dessus ne suffit pas à expliquer l’aboutissement du décrochage vers l’arrêt de scolarité sans qualification ou sans diplôme. C’est le croisement de plusieurs facteurs qui peut y mener, d’autant plus si les personnels scolaires et les familles ne les perçoivent pas comme facteurs de risque et sujets de prévention, et si les élèves manquent de guides et de points de repères, tant à l’école qu’en famille et parmi leurs pairs. Un sentiment d’inutilité sociale, un effondrement de l’estime de soi peuvent  mettre à mal les projets ultérieurs et les propositions d’alternatives à la scolarité classique.

Changer de regard

De nombreux dispositifs œuvrant à la prévention du décrochage scolaire et des arrêts de scolarité existent en milieu scolaire, les uns généralisés, et d’autres plus expérimentaux, tels que les dispositifs de socialisation et d’apprentissage (DSA) dans des collèges parisiens, conçus pour remotiver des élèves en risque de décrochage.

Consacrer du temps aux élèves qui « posent le plus de problèmes » implique à décaler, voire de renverser le regard porté sur eux et de passer d’une logique d’éviction des « non-conformes » à la mise en œuvre de la conviction de l’éducabilité de tous les élèves. Cette démarche suppose le croisement de cultures professionnelles diverses au sein des établissements scolaires et des actions en partenariat.

Ces actions peuvent aller de pair avec des rencontres régulières avec les parents  d’élèves, surtout à l’école élémentaire et au collège, qui peuvent avoir lieu hors des locaux scolaires. Elles visent à rendre plus intelligible le fonctionnement de l’école à des parents, dont certains n’ont pas d’expérience scolaire eux-mêmes ou une expérience négative. Il faut cependant souligner que ces démarches restent rares et que les parents sont souvent considérés plus du point de vue de leurs « manques » que de leurs potentialités éducatives, quand ils ne doivent pas supporter toute la faute des absences et des difficultés de leurs enfants.

Même si ces démarches éducatives et pédagogiques n’entament pas les mécanismes de sélection et d’exclusion et ne modifient pas fondamentalement les modalités de l’enseignement dans les classes ordinaires, il reste qu’elles sont susceptibles de proposer des alternatives à certains élèves très en difficulté dans le système scolaire classique. Ce faisant, elles participent à la prévention de diverses conséquences observées des arrêts de scolarité (isolement, maternité précoce, délinquance…).

Maryse Esterle Hedibel est chercheuse à l’Institut universitaire de formation des maîtres Université d’Artois, CESDIP-CNRS.

© Photo cesdip




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