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Jacques Donzelot : “Au-delà de l’urbain, faire du lien”

Jacques Donzelot : “Au-delà de l’urbain, faire du lien”

“Apartheid”, politique de peuplement… Pour le sociologue Jacques Donzelot, spécialiste de la politique de la ville et auteur du fameux “Faire société”, les pouvoirs publics doivent d’abord rompre avec leur « propension à traiter les lieux plutôt qu’aider les gens à se remettre en mouvement ». Une analyse absolument éclairante de ce promoteur de la “citoyenneté urbaine”.

Il y a quelques années vous évoquiez la ville à trois vitesses organisée autour des phénomènes de gentrification, de relégation et de péri­urbanisation. Avec l’émergence institutionnelle des métropoles, peut­-on parler aujourd’hui d’un pays à trois vitesses désormais configuré autour des grands pôles urbains dynamiques, des espaces péri­urbains et des zones rurales ?

Passer du modèle de la ville à trois vitesses à un autre où il faudrait distinguer entre métropoles, périurbain et zones rurales reviendrait peu ou prou à entériner l’analyse de Christophe Guilluy sur les « fractures françaises » et « la France périphérique ». On en connait le retentissement médiatique… Mais on ne mesure pas toujours très bien à quel point ces schémas offrent une justification convenable d’un vote nationaliste et, de fait, Front National. Avec cette description, les classes populaires localisées, jusque là, dans les lieux dits de relégation se retrouvent dans le périurbain lointain et les zones rurales, perdant la couleur des minorités pour retrouver la blancheur des autochtones. Ce serait eux, le vrai peuple, ces petits blancs qui ont fui les cités pour devenir enfin propriétaires mais se seraient fait piéger en se coupant des zones d’emplois dynamiques. D’où la lamentation de la France profonde, périphérique, qui constituerait 60 % de la population nationale…

Cette analyse est aussi fausse que vraie. Il y a bien une fragilisation de cette population mi-agricole, mi-industrielle. Mais elle correspond à 20 % de la population. C’est la fameuse diagonale de la pauvreté qui va de la Lorraine à Perpignan, dixit Laurent Davezies. Pour la plus grande part du territoire, l’expansion des métropoles a entrainé celle des régions environnantes, les a installé dans leur orbite sur une étendue importante. Parce qu’elles ont organisé en réseau les villes qui les entourent, parce que les urbains ont investi les campagnes pour y vivre. De sorte que sur la plus grande partie du territoire l’économie résidentielle se combine avec l’économie productive pour en assurer le développement. La pauvreté la plus importante reste dans les cités sociales tandis qu’une partie des zones rurales très loin de toute métropole, dépourvue d’une quelconque attractivité se trouve condamnée de fait à une certaine désertification. Bref, le modèle Guilluy ne tient pas la route pour décrire le devenir du territoire… Sauf  à considérer que l’égalité proclamée entre les territoires donne le droit à ses habitants inquiets de voir que les Trente Glorieuses n’ont plus cours de réclamer leur recours au nom de la Nation plutôt que de s’adapter aux évolutions de l’économie.

Le modèle de la ville à trois vitesses peut au contraire permettre de décrire les lignes de constitution de ces territoires. Ceux-ci se réorganisent sous l’effet de la métropolisation mais autrement que s’il s’agissait d’une pure menace destructrice de la société française au bénéfice des apatrides de la mondialisation. Il faut considérer que, depuis le Moyen Âge, nous passons de la ville à la métropole comme principe organisateur du territoire en deux temps (l’industrialisation et la mondialisation) et trois mouvements. Le premier mouvement a été celui du village à la ville : l’urbanisation par la population des campagnes – durant l’industrialisation – puis celles des pays pauvres lointains- avec la mondialisation. Ce qui a produit ces quartiers tremplins que sont les cités sociales et autres lieux de relégation provisoire. Le deuxième mouvement, né avec la voiture au milieu du XX siècle, est celui qui va de la ville au village et qui fait de celui-ci un lieu de loisir, de dépense autant au moins que de production. Le troisième mouvement est celui qui va de la ville à la ville. Il commence au début des années 80 avec les gares TGV et les aéroports de masse. Il transformant les villes disposant de ces atouts en lieux d’attraction vivant en concurrence les uns avec les autres pour faire venir et éventuellement rester la population la plus qualifiée. La triple distinction entre relégation, périurbanisation et gentrification garde tout son sens lorsqu’elle est lue à travers ces trois mouvements constitutifs de la réorganisation du territoire. Elle montre la nature du problème comme la nécessité de tramer des liens positifs entre ces trois logiques plutôt que prétendre les nier ou les abolir au nom d’une mythique égalité des territoires.

Quels regards portez vous sur les tragiques évènements de ce début d’année qui révèlent pour certains un échec des politiques publiques menées ces dernières décennies, notamment dans le cadre de la politique de la ville ?

Si l’on considère la réaction à ces événements : la très faible participation des habitants des cités sociales aux manifestations de soutien à Charlie hebdo, l’échec patent de la tentative de Mohammed Mechmache de réunir à Saint Denis les partisans du « pas sans nous »… Tout cela montre une banlieue pas concernée par la gravité de l’offense faite à la République, se disant ni terroriste, ni Charlie… cela sans compter les bouderies de la minute de silence, etc. Comment expliquer cela sinon par l’effet d’un modèle républicain qui retient en dehors de lui tous ceux qui ne participent pas pleinement de son idéal, qui n’arrivent pas à s’y retrouver, parce qu’ils s’en sentent autant rejetés qu’invités à en faire partie ?

En ce sens on comprend mieux l’effet décourageant d’une politique qui place toutes ses forces d’intégration sous le signe de la mixité de l’habitat et si peu sous celle de la mixité scolaire. C’est dire que l’on voudrait à tout prix dissoudre la visibilité de la population migrante, cette diversité comme on l’appelle pour ne pas parler de minorités ethniques et donc de discrimination, pour nommer l’innommable sans le nommer, qui déploie des budgets considérables pour cela à travers la rénovation… mais qui ne réussit pas ou peu dans cette entreprise. Tandis que la mixité scolaire est bien peu entamée. On se préoccupe plutôt d’augmenter quelque peu les moyens de l’éducation dans ces lieux de relégation, pour soulager le corps enseignant avec  « la réussite éducative ». Mais l’élitisme républicain garde intact son appui sur une scolarité restée ségrégationniste à travers une carte scolaire facilitant bien le cursus d’une élite sociale autoprogrammée. Mais ils n’occupent qu’une fonction marginale dans un système que l’on ne remet pas en question avec un souci pragmatique, seulement celui d’une action symbolique.

Le grand discours sur la nécessité d’une politique de peuplement et sur l’enseignement civique ne fait que redoubler ce péché d’origine du modèle républicain, son mélange d’abstraction idéaliste et de volontarisme inefficace alors qu’il faudrait se montrer réaliste et pragmatique.

Et, pour cela, commencer par considérer les quartiers sociaux comme des tremplins (dixit Louk Hulsman) c’est à dire des lieux où les migrants se retrouvent, disposent d’une possibilité de faire jouer entre eux des liens de solidarité hérités des pays d’origine ou tout simplement une solidarité concrète, de voisinage entre gens qui participent d’une même aventure. On appelle liens forts ces relations entre gens utilisant d’abord les formes d’une solidarité concrète pour s’installer avant de s’intégrer. Sachant que l’intégration se fait par cet appui mais aussi et surtout par les liens faibles, ceux qui s’établissent avec le dehors , avec la ville, avec les opportunités du centre. Et que ces liens sont les plus difficiles à établir, qu’ils dépendent pour l’essentiel de l’initiative des responsables du pays d’arrivée.

Peut­- on parler d’une crise de transmission des valeurs de la République, notamment à l’école ?

Oui, mais plutôt crise des valeurs de la démocratie… Il y a dans les valeurs de la République l’affirmation d’une certitude sur la raison, sur l’égalité… Très bien mais c’est du Rousseau, une initiation à ce club d’individus abstraits dotés de leur seule raison pour former une société idéale produisant une volonté générale que l’on n’a jamais pu trouvé !

L’école institutrice de la République, c’était bien sous la troisième République… mais ça s’est arrêté dans l’après dernière guerre. Et, malgré les efforts de quelques ministres comme Luc Ferry et François Fillon, on n’a pas vu revenir le grand combat d’autrefois car la donne n’est plus la même. Il y a dans cet appel aux enseignants à faire preuve d’autorité dans l’enseignement des valeurs de la République quelque chose de plus défensif que séduisant. Plus aligné sur les attentes des intégristes que capable de les défaire. Car ils aiment l’autorité, et donc les conflits d’autorité. Ils ne détestent pas l’égalité entre hommes du moins. Pour eux, l’horreur est le débat, la libre parole, la mixité sexuelle, l’échange. Ils n’aiment rien moins qu’un monde fermé. Et faire de l’école une citadelle assiégée organisée pour défendre la République, c’est comme entrer dans leur jeu. Ce qui peut contrer ce monde d’intégrisme, d’autorité, d’égalité virilisée, c’est la libre parole, la valorisation de la réflexion , la description de l’évolution du savoir plus que son hypostase en forme de la raison, son utilité aussi , le moyen d’organiser la vie sociale des élèves autour du savoir. C’est arrêter de parler de l’autorité de l’enseignant, de la République, des parents… C’est au contraire développer le débat, en faire un jeu auquel on s’initie très jeune, développer le goût de la liberté, de choisir sa vie. C’est faire une école qui ouvre au monde plutôt qu’une école qui dit ce qu’il faut penser du monde. Une « école qui fait aimer le monde » comme le disent les Québecois et comme l’évoque l’ami Denis Meuret dans un ouvrage portant ce titre. Bref, faire de l’école tout sauf un lieu de culte combattant d’autres cultes mais un espace de liberté ou l’on apprend à se familiariser concrètement avec le monde, à s’y choisir une vie bonne.

Propos recueillis par Jérôme Sturla




One thought on “Jacques Donzelot : “Au-delà de l’urbain, faire du lien”

  1. STEPHANE BIENVENUE

    Si je partage les remarques de Donzelot sur le livre de Guilluy et l’impératif de ne pas jouer l’opposition de telle partie des classes populaires contre telle autre, la conclusion de ce paragraphe sonne comme une sorte de TINA demandant à ces classes de “s’adapter aux évolutions de l’économie.”
    Nos villes sont-elles dès lors vouées à être privatisées et être le réceptacle de l’économie de l’accumulation ? Nos territoires sont-ils dès lors voués à être en compétition et hyperdépendants de cette économie mondialisée ?
    Les 3 mouvements de la ville, que le matérialisme historique de Marx n’aurait pas renié, ont dès lors quelle finalité ? Celle de continuer à justifier le caractère indépassable de la société encastrée dans l’économie (pour reprendre Polanyi) ? Ou celle de changer de paradigme pour nos territoires et d’aller vers des fonctionnements plus soutenables tant pour l’Homme que pour son environnement ?
    Et finalement n’est-ce pas ce désencastrement qui permettrait de rebondir sur les thèses sur l’école de Meuret que cite l’article : “aucun récit n’a été capable de montrer à l’école la cohérence et le caractère bénéfique des changements, justifiés trop souvent seulement par les « besoins » de la société et de l’économie et pas assez par la mission même de l’école : faire grandir, permettre aux élèves de développer leur personnalité propre et d’agir mieux sur le monde”. ?

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