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Gilbert Longhi : « Pourquoi le décrochage n’est pas une fatalité »

Gilbert Longhi : « Pourquoi le décrochage n’est pas une fatalité »

Quand il était proviseur du lycée Jean-Lurçat, à Paris (XIIIe), Gilbert Longhi a créé sept classes expérimentales accueillant 230 jeunes potentiellement concernés par le décrochage. De cette expérience parmi d’autres, il tire une expertise précieuse sur les leviers permettant de prévenir réellement le décrochage.

 

En France, le ministère de l’Education ne donne pas une définition officielle du décrochage contrairement au Québec où les autorités proposent une référence : le décrochage est le fait, pour un élève, de quitter l’école sans avoir obtenu un diplôme d’études secondaires, ni une autre qualification. Les termes « abandon scolaire » et « décrochage scolaire » sont habituellement employés comme synonymes. Toutefois, des nuances de sens sont établies entre ces termes dans le domaine de la statistique scolaire. Le « décrochage scolaire » ne serait pas nécessairement définitif et il n’aurait pas la même connotation de permanence que « l’abandon scolaire ». En général, les établissements se préoccupent du décrochage sans s’occuper de leurs décrocheurs. En l’occurrence leur façon de faire est subtile.

Contre ces cinq réflexes habituels face au décrochage…

Le déni. Le décrochage est une faute. Les collèges et lycées les plus conservateurs réfutent tout idée de décrochage et utilisent plutôt les notions de démotivation, de paresse… Il s’agit de traiter les décrocheurs potentiels en coupables tout en manigançant contre eux un changement d’établissement ou une démission.

La compassion. Le décrochage est une souffrance. De nombreux établissements transforment les décrocheurs en patients. Ils reconnaissent l’existence du décrochage en leur sein tout en estimant que son traitement relève d’une médicalisation d’ailleurs amplement consentie par la psychologie, la psychanalyse, la pédiatrie, la psychiatrie.

L’ergomanie. Le décrochage tient à un déficit d’adéquation entre les études et la vie professionnelle. L’idée est simpliste : les élèves ne décrocheraient pas si au lieu de peiner en classe on les mettait au travail pour apprendre un métier dans une entreprise. Cette ratiocination donne naissance à de multiples variantes très factuelles sur le thème de la glorification des métiers : orientation forcée en lycée professionnel ; dispositifs d’initiation aux métiers en alternance ; options de découverte d’un métier…

La sous-traitance. Le décrochage est un enjeu politique. La République ne peut pas abandonner les décrocheurs. Mais les décrocheurs sont l’objet d’un ostracisme de la part de l’école publique (sauf exception). Le dépassement de cette contradiction prend la forme d’une sous-traitance étendue. En l’occurrence, l’école externalise massivement ses décrocheurs vers des partenaires (associations, autres ministères, collectivités locales…).

Le commerce. Le décrochage est un marché. Il induit des activités marchandes (voire mercantiles de raccrochage) : cours particuliers, soutien et aide aux devoirs, stages, remise à niveau, accompagnement, coaching, suivi, entraînement, écoute…

… voici huit leviers qui ont prouvé leur efficacité.

Une frange d’enseignants, dans l’Éducation Nationale, expérimente déjà des pédagogies et des organisations qui vont en ce sens. Leurs innovations ont été répertoriées par le ministère de l’Education, notamment par le Conseil national de l’innovation et de la réussite scolaire. Les procédés qui sont utilisés, s’ils étaient étendus à tous établissements, permettraient d’éviter la plupart des formes de décrochage. Voici des exemples…

– Adapter l’obligation d’assiduité. Les cursus conventionnels exigent une assiduité collective. Une nouvelle forme de temporalité scolaire peut prévoir des phases singularisées à temps partiel ou complet, selon les aléas familiaux, les convenances personnelles ou la nécessité de coupler les études et une autre activité.

– Instituer un moratoire. Le passé scolaire d’un élève lui est souvent opposé comme passif. À période régulière, son dossier pourrait être amnistié concernant le niveau, l’orientation et le comportement.

– Assimiler l’autodidactisme. La vie en dehors de l’école n’est pas un néant cognitif. Les élèves devraient pouvoir faire évaluer, par leurs professeurs, des compétences acquises dans un cadre extrascolaire.

– Neutraliser les anomalies de la notation. Selon les travaux d’André Antibi, les enseignants se sentent obligés inconsciemment de mettre un certain pourcentage de mauvaises notes. Il faut éradiquer cette constante macabre.

– Majorer le rêve sans créer d’illusion. Un élève qui est en difficulté intériorise une dépréciation de soi. Le système d’orientation en profite pour lui faire-faire profil bas. Or, une action éducative digne de ce nom devrait faire l’inverse.

– Enrichir l’alternance. Lorsqu’un élève est en difficulté, on lui propose la voie professionnelle (par apprentissage s’il est en grande difficulté). Il est possible de sortir l’alternance de son statut de pis-aller. Il suffit de mettre en place un va-et-vient ne reposant plus sur une professionnalisation mais sur des activités plus larges, musique, sport, humanitaire, théâtre, action sociale…

– Modérer l’ethnicisation. La carte scolaire se calque sur le domicile des élèves. Dans certains quartiers, elle induit donc une ghettoïsation des établissements. Compte tenu de la composition des catégories défavorisées, ce phénomène se double parfois d’une ethnicisation. Alors que le poids du genre dans l’orientation des filles fait l’objet d’une vigilance, l’ethnicisation reste un tabou. Or, elle génère une forme d’inappétence scolaire spécifique liée à l’impression qu’ont certains adolescents d’être victimes d’une racialisation institutionnelle établissant une corrélation entre leurs origines et des filières, des options ou des établissements dépréciés.

– Créer un statut de raccrocheur. Lorsque l’abandon des études a été effectif, le raccrochage doit offrir des choix valorisant. Le droit au retour à l’école peut se faire sur le mode d’une VAE adaptée pour des adolescents, il faudrait concevoir un droit opposable à la reprise réaliste des études.




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