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Etre ou ne pas être Charlie

Etre ou ne pas être Charlie

Etre ou ne pas être Charlie, imposer ou non une minute de silence aux écoliers, réactiver et redonner réalité aux valeurs de la République … Le 29 janvier dernier, les divers acteurs qui contribuent au Lab’Afev (chercheurs, enseignants, journalistes et acteurs de l’éducation populaire) se sont retrouvés pour débattre et poser quelques pistes d’actions/réactions.

« Au travers des évènements tragiques qu’a connus la France du 7 au 9 janvier, les valeurs essentielles de la République ont été touchées. Au-delà du consensus évident, ce drame oblige à nous interroger sur les conditions dans lesquelles ces valeurs sont effectivement vécues et incarnées. Comme pour l’école, le rôle de l’éducation non-formelle, notamment dans les quartiers les plus en difficulté, est aujourd’hui en question. Quelle est notre responsabilité ? Quelles sont les actions à engager ou réengager ? Quelles alliances éducatives sont à mettre en œuvre ? » Ainsi posé par Jérôme Sturla, chargé de projet – Responsabilité sociale des territoires à l’Afev, le débat s’est engagé avec une première intervention de Thibault Renaudin, secrétaire général de l’Afev.

De la compréhension à l’inclusion

« Coupons court d’abord aux fausses bonnes nouvelles et aux réponses sécuritaires qui confondent crise de l’adolescence et djihadisme, qui proposent un service militaire et service civique pour faire entrer les valeurs de la République dans la tête des jeunes, a souligné Thibault Renaudin. Il importe de comprendre, comprendre ce que les jeunes nous racontent et notamment ceux qui ne sont pas dans l’unanimisme, les « jenesuispas Charlie ». Comprendre donc mais aussi inclure. « Car les valeurs ne tombent pas comme un cheveu sur la soupe, elles doivent s’incarner dans l’action. C’est dans l’action que l’on doit donner corps. En tant qu’acteur à nous de saisir de cette parole. En faisant preuve de détermination  optimiste. »

En quête du « nous » qui fait société

« La conséquence des attentats nous a renvoyé à un consensus national comme si on était tous ensemble, comme s’il y avait un « nous » spontané, ce qui n’a rien d’évident, a estimé, pour sa part, Jérôme Musseau, professeur d’histoire géographie au collège. La construction d’un “nous” se fait par identification, notamment aux profs. Or si moi je suis élève de milieu populaire issu de l’immigration à qui puis-je m’identifier dans l’école face à des profs blancs recrutés à bac + 5 ? Qui sont les profs qui ont la même couleur que nous à part le prof de techno ? Les processus d’identification ont été cassés. Le fossé ethnico-social a été creusé entre ces élèves et ceux qui « savent » : les profs, les journalistes, les politiques… Il y a eux et il y a nous. On ne peut pas décréter du jour au lendemain qu’on est tous ensemble si ce n’est pas réellement vécu dans les faits, au quotidien. »

Même constat de Pascal Aubert, vice président de la fédération des centres sociaux et membre du collectif Pourvoi d’agir. « Je me souviens avoir croisé dès 2001 à Saint Denis les premiers gamins qui nous parlaient en nous disant “vous les Français”. Oui il y a une jeunesse qui ne se reconnaît pas comme Français parce qu’ils ne sont eux-mêmes pas reconnus. On n’est pas tous Charlie non pas par défaut de compréhension des valeurs de la République mais par défaut d’incarnation. Cet échec nous explose à la tête. » En écho, Jean-Claude Richez ancien responsable de la mission Observation, évaluation de l’INJEP a rappelé que pour « reconstruire l’alliance entre les classes populaires et la République, il ne suffit plus de convoquer des valeurs mais de les mettre en actions. »

Civique n’est pas citoyenne

Même s’il ne s’agit pas de « tout ramener à la question sociale et de tout mettre sur le dos de l’école », a estimé à son tour Eunice Mangado-Lunetta, directrice déléguée de l’Afev, un détour par la question éducative s’impose : « Si l’école reste malgré toutes les inégalités, le seule moyen de promotion sociale, nombre de jeunes les plus en difficultés ressentent plus la fonction sélective qu’émancipatrice de l’école. Aussi l’école championne du monde de la citoyenneté dans les textes est incapable d’animer cette citoyenneté dans les classes. ». Et Eunice Mangado d’ajouter : « L’école a du mal à être dans le débat, dans l’écoute, à l’exemple de la Ministre qui déclare que « des questionnements sont insupportables », ce qui pourtant devrait être au fondement même de l’école. » Pour Jean-Claude Richez, « l’espace de l’école est peut-être civique mais ce n’est en rien un espace citoyen. Comment faire de l’éducation à la citoyenneté dans un espace qui n’est pas citoyen ? Commençons à faire en sorte que la classe réserve des moments de parole, de délibérations, de débats ! »

L’urgence d’une école plus inclusive

Que faire alors pour aider les enseignants ? Comment repenser l’école avec une montée des appartenances religieuses ? Où sont les acteurs formels ou informels ? Ces questions imposent des réponses urgentes face au risque de scission entre enfants des quartiers populaires et l’école, a estimé notamment Eunice Mangado pour qui « le défi est de faire une école plus inclusive ». Pour Pascal Aubert, « avec cet électrochoc, c’est le moment de mettre le paquet en reprenant la main au local au niveau de l’école élémentaire en agissant sur trois leviers : la communauté éducative à mobiliser (profs, acteurs associatifs, centres de loisirs…), les parents les plus éloignés de l’école pour lesquels des actions efficaces ont déjà été menées, à poursuivre, et enfin, il faut renouer des alliances entre l’éducation populaire et les courants pédagogiques qui ont prouvé leur efficacité tel Freinet. »

Des valeurs à mettre en actions

« Attention à cette tendance à charger la barque de l’école », a nuancé Omer Mas-Capitolin, représentant du think tank Graines de France. La situation que nous vivons est aussi le résultat des politiques publiques qui ont fait table rase des associations. Des associations qui donnent la possibilité aux jeunes de choisir l’adulte à qui ils peuvent se confier, de se trouver en situation de transmission, des associations qui agissent sur le terrain avec des jeunes dont les actions ne sont pas assez valorisées. »

Pour Christophe Paris, directeur général de l’Afev, « la question qui se pose est celle d’une alliance éducative à  réactiver, à déployer, pas seulement avec l’école, mais avec tous les acteurs que sont les associations de l’éducation populaire, les centres sociaux, les régies de quartier… » Enfin, selon Reda Didi, président de Graines de France et adjoint au délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, il faut « prendre au sérieux le fait qu’une partie de la population française estime ne pas être traitée comme le reste de  la population. Ce qui impose de mieux sanctionner le racisme et l’antisémitisme ». Aussi Reda Didi a souligné que cette mobilisation du 11 janvier a été un moment sur lequel « nous devons capitaliser et mobiliser pour affirmer ce qu’est la France aujourd’hui ».

Propos recueillis par Emmanuel Vaillant

Crédit photo Flickr CC Jahovil




One thought on “Etre ou ne pas être Charlie

  1. STEPHANE BIENVENUE

    L’Ecole ne peut être condamnée à porter seule les errements d’une société en manque d’urbanité, définie comme les relations sociales entre habitants d’une ville.
    Pour parler de nos sociétés urbaines et ces territoires dits « perdus de la République », nos métropoles sont de moins en moins des cités, et cette urgence d’une « école inclusive » à laquelle fait référence le texte n’est qu’une des conséquences de « la régression pathologique de la Cosmopolis, où la ville ouverte d’hier cède la place à la claustropolis, où la forclusion [NDT : au sens psychanalytique du terme] se double de l’exclusion de l’étranger, de cet errant, qui menace la sérénité de l’habitat métropolitain» comme nous le rappelle Paul Virilio dans « Ville panique ».

    Nos mégapoles sont devenues des non-lieux sans identité singulière où la similitude de l’urbanisme ne sert que des desseins productivistes. Alberto Magnaghi écrivait dans « le projet local » que « la métropole contemporaine ne nous parle plus que d’elle-même, ou plutôt de la production des marchandises pour le marché, et de leur consommation. Et c’est cette rationalité instrumentale qui rend impossible la renaissance des lieux ». Il y a bien évidemment un lien organique entre les rapports sociaux et l’espace, entre les lieux et les groupes humains et la régénérescence de la cohésion sociale passe par une transformation radicale du « faire la ville ».

    Dans « l’obsolescence de l’Homme », Anders écrivait avec force : « On ne mesure pas la puissance d’une idéologie aux seules réponses qu’elle est capable de donner, mais aussi aux questions qu’elle parvient à étouffer ».

    La posture de notre Ministre de l’Education en réaction aux questionnements de ceux qui n’étaient pas « Charlie » relève de cette idéologie. Le fait de mettre en avant l’autorité dans les écoles et les gilets pare-balles comme réponses à cette Crise républicaine ou de laisser le renouvellement urbain des quartiers populaires aux investisseurs aussi.

    Nous ne devons plus refouler dans notre inconscient le contenu réel des rapports sociaux qui caractérisent l’oligarchie en place.
    Nous devons passer d’un urbanisme basé sur l’exploitation à une ville humanisée. Faisons que nos villes redeviennent des lieux appropriés/construits par leurs citoyens et qu’elles remplacent nos grandes métropoles « outillée pour éliminer les initiatives spontanées et l’indépendance de l’esprit » comme le rappelle Mumford.

    En effet, c’est bien l’économicisme financier et spéculatif qui, par essence, crée des « classes in » (celles qui sont utiles à l’impérium du marché mondial pour paraphraser Guattari) et des « classes out » (celles qui, au mieux, sont des stocks utilisés quand elle souhaite par cet imperium, au pire, sont à côté, invisibles et exclus).
    C’est bien le détricotage systématique des valeurs du Conseil National de la Résistance au profit de la concurrence entre les territoires et les Hommes (souvent d’ailleurs entre les pauvres et les très pauvres) qui crée cette tribalisation de notre République.
    Ce n’est pas la diversité identitaire qui, par essence, conduirait à la ségrégation sociale et territoriale pour les uns, à l’insécurité culturelle pour les autres, mais bien une vision du monde basée sur son exploitation prométhéenne telle que définie par Hans Jonas dans son « principe responsabilité ».
    Pointer SEULEMENT notre regard sur les quartiers populaires, leurs habitants et leurs écoles serait regarder la paille dans l’œil de notre voisin et nous soustraire à des choix politiques largement plus paradigmatiques que l’enseignement des valeurs de la République (même si, bien évidemment, cela est nécessaire dans TOUS les établissements scolaires de France).

    C’est bien une crise systémique auquel nous devons, collectivement, faire face aujourd’hui et l’Ecole est loin d’être le plus « mauvais élève » pour construire cette communauté de destin.

    « Or les privilégiés de la planète sont enclins aujourd’hui à défendre leurs positions acquises, plutôt qu’à partager les fruits de leur prospérité. Ils érigent d’illusoires barricades autour de leurs quartiers réservés et ce faisant finissent par reprendre à l’encontre des exclus qui frappent à leur porte, certains des arguments les plus rétrogrades du discours intégriste ».
    H.Marcuse – L’Homme unidimensionnel – Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée

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