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Et s’il fallait bien plus qu’un vote sur Facebook pour réconcilier les jeunes et la politique ?

Et s’il fallait bien plus qu’un vote sur Facebook pour réconcilier les jeunes et la politique ?

Suite à la conférence-débat “Voter, exercice de la citoyenneté” du 5 décembre à Marseille, organisée par l’Afev en partenariat avec la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la journaliste spécialisée Chrystèle Bazin a autorisé le Lab’Afev à diffuser son article paru le 6 sur le Digital Society Forum d’Orange, qui fait largement référence audit événement. La soirée proposait une série de “TED conférences” à l’issue desquelles le public était invité à voter publiquement pour ou contre les différentes propositions avancées par chacun des intervenants.

Les taux d’abstention des 18-24 ans aux élections surpassent à chaque fois la moyenne nationale, atteignant 76% aux dernières élections régionales , 74% aux dernières élections européennes et 19% à l’élection présidentielle de 2012 . « En France, plus on est vieux, plus on vote, observe Tanguy Cornu, professeur de sciences politiques à Marseille. Quand les jeunes ne vont pas voter, ils renforcent, de fait, le poids des anciennes générations qui, en outre, influent sur un avenir qui les concernent bien moins que les jeunes… » Pourquoi un tel désintérêt de la carte électorale à peine acquise ? Comment inciter les jeunes à faire valoir leur voix ? Faudrait-il en passer par le vote sur Facebook ?

Absentéisme ne signifie pas absence d’engagement. France-Bénévolat note, en effet, une hausse de plus de 30% des bénévoles dans la tranche 15-35 ans, entre 2010 et 2013. Il semblerait, dès lors, qu’en accord avec les aspirations générales de la population (Lire le dossier d’Orange Digital Society Forum sur les nouvelles citoyennetés), les jeunes préfèrent user de leur pouvoir d’agir citoyen plutôt que donner un blanc-seing à un élu pour agir à leur place.

La rupture entre jeunesse et politiciens est-elle définitivement prononcée ? Un débat organisé par l’Afev (Association de la Fondation Étudiante pour la Ville) à Marseille, est venu apporter quelques réponses. La jeunesse a, bien entendu, de multiples visages, et celle qui s’exprimait lundi soir dans l’antre du Conseil Régional de PACA était un public engagé (bénévoles et volontaires civiles).

Ces jeunes n’adhèrent pas et ne comprennent pas grand chose à la façon dont le débat d’idées s’organise. « Pourquoi cette personne est de droite, pourquoi celle-là est de gauche ? On ne comprend pas le côté partisan, l’opposition systématique entre les partis. Et si on demande à nos parents pour qui voter, ils nous disent « il faut voter pour truc », sans vraiment expliquer pourquoi… », déplore l’une des participantes. « Les politiques parlent bien mais leurs discours ne me captivent pas. Il y a une distance trop grande entre eux et moi, le costume, le vocabulaire, la façon de parler… Je ne crois pas qu’ils nous représentent et je ne m’identifie pas à eux, par contre à Fatima, oui. », ajoute un autre participant.

Fatima Mostefoaui, du collectif Pas Sans Nous, qui s’est exprimée pendant le débat, comme six autres intervenants (acteurs de l’éducation populaire, professeurs, élus), a effectivement emporté l’approbation de ce jeune public. Elle habite les fameux « Quartiers Nord » de Marseille, les Flamants précisément. Elle se bat pour une rénovation urbaine qui implique et respecte les habitants. Sa parole franche et militante, issue de la société civile et d’une minorité – la population maghrébine – peu représentée, fait mouche face à celle de l’élu socialiste et de l’élu républicain incarnant (malgré eux) la dominance blanche, masculine et éduquée du système politique français. Elle incarne « le peuple », ils incarnent « l’élite ». « Ce n’est pas des assemblées consultatives, ce n’est pas des costumes, ce n’est pas de l’argent qu’il vous faut, ce qu’il vous faut, c’est de l’envie. Quelle tristesse, cette jeunesse qui n’a pas les yeux qui brillent. Il faut vous battre, faire vous-même de la politique, dans votre quartier, à l’école, ne les laissez pas parler à votre place », clame Fatima Mostefoaui.

« Nous sommes tous le peuple, y compris les élus », a rappelé, en revanche l’un des intervenants. Réduire la politique à un besoin d’identification ne pourrait, finalement, que nous diviser, étant donné l’hétérogénéité qui caractérise une société démocratique. Plusieurs d’entre eux préfèrent se concentrer sur la confrontation des idées, sur le sens et non sur la personne : « Plutôt que de voter pour quelqu’un, je voudrais voter pour quelque chose, comme en Suisse, où ils votent par référendum citoyen sur telle ou telle décision et peuvent faire des propositions de loi », déclare ainsi l’un d’eux. Globalement, c’est l’aspiration à une démocratie plus représentative, plus participative qui se fait entendre : comptabilisation du vote blanc, recours à d’autres modes de scrutin, comme celui du vote de préférence ou encore le tirage au sort, non-cumul des mandats, etc.

S’ils restent cependant assez peu conscients de la complexité des rapports de force, car, comme l’a précisé l’un des intervenants, venu des Etats-Unis, le référendum citoyen peut aussi servir à retirer des droits ou à discriminer certaines minorités, ils sont beaucoup plus alertes sur un domaine qu’ils connaissent bien : le numérique. « Voter sur Facebook, je n’y crois pas, il va y avoir des faux comptes, du hacking, de la manipulation… et cela ne nous donnera pas plus de motivation et de confiance », dit une participante.

Après le débat, la conversation s’est poursuivie de façon informelle devant quelques petits fours, et, loin d’être ces caricatures de millenials détachés de tout sauf d’eux-mêmes qu’on nous dépeint dans les médias, ces jeunes-là réclament des espaces de discussion politique, comme ce soir, et non des « likes » et des pétitions en ligne. Ils demandent des temps d’échanges et de confrontation d’idées. Ils parlent de Nuit Debout, ils y sont allés, ils ont trouvé intéressant d’écouter, dans des espaces publics librement accessibles, les idées des autres, sans a priori, sans un bandeau qui s’affiche en dessous de la personne qui parle, comme sur les chaînes d’info en continu. « Ce serait bien de ne pas savoir, si telle personne est de gauche ou de droite, ou professeur, ou expert en ça ou ça, parce que ça nous influence et on peut rejeter une bonne idée, à cause de cela », rapporte l’une des participantes.

Ce serait un peu comme les CV anonymes, en somme. Les idées avant les identités et surtout avant les partis. Cependant sans savoir « d’où » telle ou telle personnes parle, comment détecter les conflits d’intérêt, les manipulations ? Sans structure pérenne, comme les partis et les programmes, comment mettre en place ces idées et les articuler les unes avec les autres ? Michel Bauwens répondrait sans doute par une coordination mutuelle libre en pair-à-pair, avec des outils open source issus de la Civic-Tech par exemple (Lire dans le dossier d’Orange Digital Society Forum : La « civic-tech » : une révolution démocratique ? ), un partage sans limite de la connaissance (Lire le dossier : Les communs) et un repositionnement des institutions publiques en accompagnateur et non plus en initiateur (Lire dans le dossier : L’empowerment ). Il proposerait de construire des collectifs plus éphémères en s’appuyant sur ce qu’ils ont d’idées et d’intérêts en commun, sans gommer les divergences. Monter des projets en commun au lieu d’édifier des partis et des lignes politiques qui forcent leurs membres à passer sous les fourches caudines d’une pensée unique et exclusive, sous peine de radiation.

Inverser la logique, créer des coalitions d’idées plutôt que des partis pérennes et construire les garde-fous adaptés pourrait-il nous éviter de sombrer dans la déraison populiste ? Nous semblons mal embarqués, pourtant cette jeunesse mérite mieux que Juste la fin du monde… démocratique, et nous aussi.”

Chrystèle Bazin, rédactrice/consultante indépendante

Lire l’article sur le site original.

Photo extraite de Juste la fin du monde (2016), un film de Xavier Dolan. Légende : “Louis (Gaspard Ulliel), après 12 ans d’absence revient voir sa famille et l’informer de sa mort prochaine. Des plans très serrés sur des personnages, les visages débordent souvent du cadre, comme si la réalité ne pouvait plus les saisir en entier. Des personnages qui, quand ils échangent, le font en s’insultant ou en restant à la surface, de crainte d’exprimer les « non-dits » et les émotions qui les rongent de l’intérieur. Des mondes individuels fragmentés qui s’affrontent ou qui s’ignorent… Une vision contemporaine de la fin du monde ?”




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