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Emmanuel Vaillant : « La transformation de l’école se mène à hauteur de classes »

Emmanuel Vaillant : « La transformation de l’école se mène à hauteur de classes »

A l’heure où il est de bon ton de stigmatiser l’école en général et les enseignants en particulier, dans son livre « Bonnes nouvelles de l’école » Emmanuel Vaillant révèle la richesse d’une multitude d’acteurs dont les pratiques transforment l’école. Il nous invite à un véritable « road trip », à travers toute la France, à la rencontre d’enseignants, de chefs d’établissements et de personnes investies dans la communauté éducative. La mise en lumière des projets qu’ils mettent en œuvre transcende les clivages traditionnels dont raffolent une partie des observateurs de la question scolaire. Que l’on se rassure, à la lecture de son livre, nous mesurons, page après page, que le républicanisme éducatif se conjugue plus souvent que nous le croyons avec l’innovation pédagogique, et inversement. Son parti pris, résolument positif, tranche avec la morosité de certains débats qui oublient souvent que l’école reste une source vivante d’émancipation. Le voyage d’Emmanuel Vaillant propose, de manière algorithmique, plusieurs destinations, qui dissèquent les enjeux actuels du système éducatif.

Le cadre contraint de l’Education nationale, la place de l’innovation et de l’expérimentation dans un monde traversé par la transformation digitale, la nécessité d’articuler au mieux les apprentissages et la discipline, l’évaluation comme boussole pour les élèves et leurs familles, l’organisation spatiale comme gage de réussite et la porosité avec le monde environnant. Relever ces défis impose des changements de positionnement de la part de l’ensemble des acteurs de la communauté éducative et de leurs partenaires territoriaux. Les expériences relatées dans ce livre témoignent que la pédagogie, l’organisation des espaces au sein des établissements et le management apparaissent comme des variables à prendre en considération pour animer et accompagner les femmes et les hommes qui font vivre l’école d’aujourd’hui. C’est à ce prix que nous passerons de l’innovation à la transformation du système éducatif, de façon raisonné et apaisé.

Interview d’Emmanuel Vaillant, auteur de « Bonnes nouvelles de l’école »

Quels sont les chantiers à engager pour transformer l’école ?

Je me méfie des « chantiers à engager ». Je ne crois pas que l’école ait besoin d’une énième réforme. Les discours de « refondation » ou de « grands chantiers » ne suscitent pas seulement une lassitude des profs qui s’estiment toujours pris en défaut de ne pas « se réformer ». Ils entretiennent l’illusion que l’Education Nationale se gouvernerait d’en haut et qu’il suffirait de promouvoir telle ou telle réforme pour qu’elle se dissémine vers le bas. Or, la démarche de transformation des pratiques part d’abord du terrain, de situations de classe et d’un contexte d’établissement. C’est le point de départ obligé. Mais attention ! Dire que le terrain prime ne signifie pas qu’il faille laisser les enseignants se débrouiller. Ils ont plus que jamais besoin d’être aidés, accompagnés, outillés, conseillés… et mis en confiance dans leur capacité à faire évoluer leurs pratiques. Les véritables enjeux auxquels il est urgent de répondre pour accompagner et soutenir ce mouvement de transformation qui se fait à bas bruit sur les terrains de l’école sont connus : repenser l’autonomie des établissements, engager une véritable formation continue des enseignants, mieux répartir les moyens, soutenir les alliances éducatives… Bref, autant de sujets qui obligent à entrer dans la mécanique scolaire, complexe, nuancée, délicate et précieuse, et qui engage bel et bien l’école dans sa transformation.

Peut-on enseigner au 21ème dans des établissements hérités du 19ème ?

A travers mon enquête je me suis notamment intéressé aux espaces scolaires qui sont « une concrétisation de la pédagogie ». A ce titre, l’architecture scolaire raconte l’histoire de l’éducation avec des établissements qui, entre 1890 et 1940, ont été conçus comme des « temples des savoirs », puis à partir des années 70, des espaces très fonctionnels qui ont accompagné le mouvement de massification scolaire. Aujourd’hui, un mouvement s’engage, timide et coûteux, qui vise à repenser des établissements « ouverts, accueillants et modulaires », « adaptés aux nouveaux usages du numérique », des lieux d’apprentissages mais aussi des « lieux à vivre »… On assiste à quelques transformations très intéressantes qui permettent de questionner la place de l’école dans la cité, plus en lien avec son environnement immédiat. Par exemple, certaines villes se posent enfin la question de l’usage du bâti hors du temps scolaire par toutes sortes d’activités qui peuvent concerner les parents. Ce n’est pas neutre dans la manière dont ils peuvent ainsi s’accaparer l’école de leurs enfants. Et surtout, à l’intérieur des établissements, les designers ont un rôle à jouer pour repenser les formes et l’architecture en fonction des usages. Les cours de récréation, les salles de classes, CDI… ce sont une multitude de détails qui participent à la transformation très concrète de l’école. J’ai par exemple interviewé une designer de la cité du design de Saint Etienne qui intervient ainsi sur des espaces qui font la vie d’une école : redessiner une cour de récréation pour qu’elle ne soit pas monopoliser par les jeux des garçons au centre et des filles à la périphérie, installer dans les salles de classes des matériaux qui absorbent le son ou des rideaux occultant, ou encore concevoir un vestiaire pour faciliter le quotidien des agents de service…

Comment l’école peut-elle appréhender des enjeux sociétaux qui parfois la dépasse ?

Peut-être en commençant par en finir avec les vrais-faux débats tels la « guerre idéologique » entre « pédagos » et « républicains » … Peu importe que cet affrontement soit pour une bonne part construit et entretenu par ceux là-même qui y trouvent sans doute une posture dans le champ médiatique de la déploration. Chacun est dans son rôle. Le catastrophisme scolaire a son marché d’aboyeurs. Ils nourrissent la nostalgie à coup de plumes Sergent-Major assassines. Et en spectateurs-commentateurs de ce match qui se rejoue depuis quatre décennies, quelques 60 millions d’experts de l’école que nous sommes tous, anciens élèves, parents, grands-parents … aux certitudes aiguisées par nos ressentis, nos affects et nos petites expériences scolaires – sur le mode « moi, dans l’école de mon fils/ma fille… »… L’école va mal, on le sait. Mais ce sont avant tout les élèves issus des milieux les plus défavorisés qui en pâtissent. On ne le dit pas assez. Reste alors une interrogation fondamentale que les affrontements idéologiques, même quand ils prennent les atours d’un supposé « pragmatisme », ne tranchent pas : comment faire pour que l’école aide les élèves à accéder au meilleur tout en permettant à tous d’acquérir les savoirs minimaux nécessaires pour exercer pleinement sa dignité de citoyen éclairé et… trouver un emploi ? Or, encore une fois, c’est aujourd’hui à hauteur de classes et au contact des élèves que cette question s’actualise avec force et trouve des réponses très concrètes. D’abord, parce que l’acte pédagogique supporte peu les postures idéologiques. Je n’ai jamais croisé un prof qui se définisse comme « pédagogue » ou « républicain », ou qui opterait pour le camp « des savoirs » contre celui de « la transmission ». Ensuite et surtout parce que le monde a changé. Démocratisation de l’école, crise de la transmission, révolution numérique, aspiration à des rapports sociaux plus horizontaux, moins hiérarchisés, plus collaboratifs, fin du monopole de l’école sur les connaissances… il a bien fallu s’y adapter. On ne le sait pas ou peu, face à ces bouleversements, nombre d’enseignants et de chefs d’établissements se sont engagés dans un profond changement de leurs pratiques. Sans rien perdre de leurs exigences, ils imaginent, expérimentent et réinventent leurs manières de faire classe et de donner envie d’apprendre à leurs élèves.

Emmanuel Vaillant est journaliste spécialisé sur les questions d’éducation et de jeunesse depuis une quinzaine d’années. Il a été rédacteur en chef délégué à L’Etudiant. Il est le fondateur de la Zone d’expression prioritaire.

Propos recueillis par Jérôme Sturla




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