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Eloge de l’ennui à l’école

Eloge de l’ennui à l’école

Une chronique de Nathalie Broux

On va imaginer que je me range dans le camp des réactionnaires, des nostalgiques d’une école de l’obéissance et de l’austérité… On va penser que, comme d’autres, aujourd’hui à la mode, je condamne les excès d’un laxisme libertaire, qui aurait voulu que les élèves « s’amusent » à l’école, « jouent » avec le savoir, et en oublient les « vraies » valeurs…

Non, je ne suis pas devenue adepte de Finkelkraut, et pourtant, je veux vanter les mérites de l’ennui !

Mes élèves, des « jeunes de banlieue », ou tout simplement, des « jeunes d’aujourd’hui », semblent effrayés par le vide. La société contemporaine leur propose une foule de divertissements : musique, chat, internet, jeux, télévision, textos illimités… Ainsi, ils ne connaissent pas le silence et n’évoquent qu’avec ironie des lieux aseptisés où ils ne vont (presque) jamais : les bibliothèques, le CDI, les musées, etc. Evidemment, tout le monde connaît les raisons sociales, économiques, familiales, de cette dispersion, de ce zapping permanent, de ce parasitage de la pensée par la technologie et les tentations modernes. Mais du coup, j’ai pour habitude, devant mes élèves, de vanter les mérites de l’école, en ce qu’elle permet de retrouver les conditions de… l’ennui! Eloge paradoxal, provocateur, qui vise à faire comprendre que la pensée a besoin de temps, et de calme.

Rappeler que le savoir n’est pas un moyen de contrôle mais une capacité d’émancipation

Tout le monde s’est ennuyé à l’école, et personne ne niera qu’à part quelques souvenirs exaltants, et rares, rester assis pendant des heures à écouter les profs n’a jamais fait le poids face aux plaisirs de la vie extérieure. S’il est préférable d’aimer aller à l’école, l’inverse n’est pas forcément grave. Ce qui est grave, c’est le manque de sens, le sentiment d’absurde, de vacuité face à l’avenir. Les élèves, quand on leur fait comprendre pourquoi ils apprennent, que le savoir n’est pas un moyen de contrôle mais une capacité d’émancipation, lorsqu’ils croient au diplôme, lorsqu’ils ont confiance en l’école, et donc en eux-mêmes, acceptent très bien de s’y ennuyer parfois… cet effort, ce travail de concentration et d’apprentissage, ils y consentent s’ils en perçoivent la nécessité. Mais lorsque l’école n’a aucun sens, alors ils se replient sur les appendices modernes, se murent entre deux oreillettes, et ne voient plus dans nos règles scolaires qu’une occasion, au mieux, d’avoir une note et d’obtenir la paix, au pire, de trouver un lieu de relégation et de révolte.

C’est en pensant à cela que je me tiens postée à l’entrée de la classe, imposant le rituel fastidieux de faire retirer les écouteurs, éteindre les portables, ranger les consoles, conditions symboliques pour une vie citoyenne. A ce moment précis, il me semble que l’école devient presque… anti-sociale !

Nathalie Broux, professeure au Lycée du Bourget et au Microlycée 93

Crédit photo Flickr CC




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