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Droit d’asile, carte d’étudiant

Droit d’asile, carte d’étudiant

L’an dernier, l’Allemagne accueillait plus d’un million de réfugiés sur son sol. En septembre, la France s’était engagée à en accueillir 24 000 nouveaux en deux ans, sur les 120 000 que la Commission européenne avait proposé de répartir sur l’ensemble du territoire de l’Union. Parmi ces migrants forcés, des étudiants et chercheurs, forcément, auxquels les établissements d’enseignement supérieur ont choisi le plus souvent, avec les moyens du bord, dans l’urgence, d’ouvrir les bras. Focus sur l’EHESS et l’Université de Cergy-Pontoise.

« On ne parle que de cela en Allemagne depuis des mois, et à l’heure actuelle, toutes les universités, toutes les écoles proposent quelque chose pour accueillir les enfants ou les étudiants concernés. » S’il ne couvre pas d’un pudique mouchoir des actes qu’il n’hésite pas à qualifier de « terroristes » intervenus outre-Rhin à l’égard de centres d’accueil – « il y a des salauds partout » -, Rainer Kiesow, directeur d’études à l’EHESS, professeur de droit et directeur du Centre Georg Simmel (unité mixte de recherches franco-allemandes) est bien placé pour apprécier les traitements comparés de l’accueil des étudiants réfugiés dans les deux pays. Concernant la grande école du boulevard Raspail pour laquelle il travaille, il a assisté en première ligne à la mise en place du projet : « Une journée d’information a eu lieu à l’École Normale Supérieure mais celle-ci, en vertu de son caractère spécifique, aurait eu du mal à intégrer des chercheurs sans concours : la présidence de l”EHESS a donc mis en place une mission visant à considérer le cas d’une vingtaine de migrants » éligibles à son établissement.

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Rainer Kiesow. En tête d’article : L’équipe de foot des étudiants réfugiés lors du tournoi de l’Université de Cergy Pontoise.

En effet, l’EHESS n’accueille des étudiants qu’à partir du niveau M1 – et même M2 dans le cas du cursus de droit. Par conséquent, en fonction de leurs dossiers et aspirations, douze jeunes y ont été inscrits fin 2015 – entre 20 et 30 aujourd’hui -, dont deux thésards pris en charge directement par Rainer Kiesow. Ses collègues de sociologie, science politique ou anthropologie font de même, à partir du niveau M1. Il devient donc de fait le directeur de thèse de personnes aux parcours très variés : un Afghan, un Soudanais ; l’un, en droit international, a déjà vécu en France et maîtrise la langue ; l’autre, plus âgé, était avocat spécialisé en Droits de l’Homme dans son pays, puis a « fait la route des Balkans » – il ne maîtrise à l’heure actuelle que l’anglais. « Tout se fait par dérogation, confie-t-il, les formalités, les délais ont été allégés, et l’école leur facilite les choses quand elle le peut » : accès à la bibliothèque, statut étudiant, et même constitution de binômes avec des étudiants « locaux, parce que c’est plus sympa aussi d’être intégré ainsi »… Pour le reste, la question du logement demeure problématique : si les demandeurs d’asile sont théoriquement hébergés en centres d’accueil, ceux qui obtiennent le statut tant convoité doivent globalement se débrouiller seuls. Du coup, l’entraide entre particuliers revient à l’honneur : « Un de mes collègues a prêté quelques semaines un appartement à l’un de mes étudiants. »

A Cergy

A l’Université de Cergy-Pontoise, c’est le Secours Catholique, après avoir accepté de prendre en charge une centaine de réfugiés sur le territoire, qui est venu toquer en janvier dernier – en la personne de Jérôme Parmentier, volontaire en service civique – à la porte de l’Afev. Vingt jeunes Syriens et Irakiens venaient en effet de s’installer au sein de la résidence universitaire de la Croix Saint-Sylvère, « qui étaient toujours ensemble en dehors des treize heures de Français langue étrangère dispensés par l’UCP, indique le chargé de développement local Vincent Quinton, et vivaient donc plus une vie de réfugiés que d’étudiants. Or l’Afev présente le double avantage de mobiliser une population de leur âge, et d’employer des volontaires en service civique. » Ni une, ni deux, l’Afev locale charge deux de ces derniers de gérer l’animation d’activités à destination de ce nouveau public : visites de la ville et de ses « lieux ressources », de la préfecture à la patinoire, de la bibliothèque universitaire au centre sportif… mais aussi organisation d’ateliers de conversation, de matches de football et même d’un « ciné-débat » autour de séquences du film “Paris je t’aime”, conçu en partenariat avec deux associations locales : Geomoov, spécialisée dans l’accueil d’étudiants étrangers, et Rouages, association d’étudiants et d'”anciens”.

Les résultats positifs concernant l’intégration de ces étudiants ne maîtrisant pas notre langue ne se font pas attendre, en particulier autour des entraînements « mixtes » de foot ou de jeux de société – des traducteurs improvisés en langue arabe, parmi les étudiants français, donnent aussi parfois un coup de main. Mais la plus grande inquiétude d’Estelle Rose, déléguée territoriale, concerne l’avenir : « Il faut penser maintenant, avec nos partenaires, à la rentrée prochaine, car ceux qui n’auront pas le niveau B2 en français au test de juin ne pourront pas poursuivre au sein de l’établissement : nous travaillons déjà autour des lettres de motivation, des CV, et des lieux de la ville proposant des prestations à moindre coût, au cas où. Nous avons réagi dans l’urgence, forcément, et de manière satisfaisante, mais qu’en sera-t-il demain ? »

Nécessaire vision à plus long terme

Si ces initiatives de la part d’établissements d’enseignement supérieur se multiplient en effet sur le territoire, Rainer Kiesow s’interroge au même titre : « Nous ne sommes pas les seuls à agir, mais ce n’est pas encore très concerté, entre les différents établissements. » Il ne milite pas à proprement parler pour une centralisation totale des procédures, valorisant « un traitement au cas par cas », mais estime en particulier « qu’en matière de diffusion des informations » à destination des migrants, la marge de progression reste très importante. Avec des populations parlant plus ou moins bien le français, l’apprenant plus ou moins vite, âgées de 20 à 40 ans avec des parcours de vie très divers, évidemment, la mosaïque des situations possibles dans six mois ou deux ans demeure très large, qu’il s’agit d’appréhender en amont pour éviter d’avoir à fonctionner seulement au rythme des urgences.

Ainsi, au-delà des initiatives locales mises en lumière par la journaliste Louise Tourret, une vision à plus long terme nécessite que s’exprime une réelle volonté politique, à plus grande échelle, à l’exemple de ce que déclarait en septembre dernier la Conférence des Présidents d’Université (CPU) : « Nous proposons ainsi d’accueillir gratuitement les étudiants réfugiés, titulaires d’un récépissé de l’OFPRA, qui en feraient la demande à compter de la rentrée 2015-2016. Accueillir, en fonction des capacités de chaque université, par exemple entre 20 et 50 personnes, ne résoudra pas la question, mais permettrait à tout le moins de contribuer à l’élan de solidarité qui se dessine un peu partout en France et en Europe. » Or bien entendu, pour ce faire, difficile d’espérer passer de la déclaration d’intention ou du « système D » à une approche plus pérenne sans se poser sérieusement la question des moyens… et donc rassembler les divers acteurs institutionnels autour d’une table, comme semblent le souhaiter vivement l’ensemble des personnes interrogées.

François Perrin




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