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Deux ouvrières en dédicace

Deux ouvrières en dédicace

A Lens, mi-novembre, deux ex-ouvrières Levi’s, qui se sont racontées dans le livre “L’entraide”, co-écrit avec le journaliste Emmanuel Defouloy, sont revenues, en présence du Lab’Afev et devant une crème brûlée ou un café gourmand, sur leurs souvenirs et la situation actuelle d’elles-mêmes comme de leurs anciennes collègues. Rencontre avec deux femmes de caractère, sauvées, dans l’âpre tourmente de leurs années 2000, par une énergie intarissable, des projets culturels ambitieux et l’indéfectible soutien mutuel qu’elles ont su maintenir vivace dans la tempête.

Mercredi 16 novembre, à la Maison de la Presse de Liévin, trois auteurs dédicaçaient leur ouvrage, “L’Entraide – Deux ouvrières dans le piège du libre-échange”. Aux côtés d’Emmanuel Defouloy, qui les avait rencontrées en l’an 2000 à l’occasion d’un atelier d’écriture, puis les avait convaincues de se laisser aller à poser des mots sur leurs souvenirs et ressentis, deux ex-ouvrières Levi’s de La Bassée, Nadine Jurdeczka et Michèle Sevrette, licenciées en 1999, sans ménagement, comme un brutal dénouement à plus de vingt années consacrées à œuvrer pour la prestigieuse et internationale marque de textiles. Dans leur ouvrage commun, que les ouvrières n’hésiteront jamais à appeler « notre livre » tout au long de la discussion, aux récits sensibles et souvent pétillants des unes – qui avouent s’être « parfois beaucoup amusées » à l’écrire – répondent les analyses fouillées de l’autre. Tout ceci afin de tenter de saisir l’impact tant existentiel que social de délocalisations menées tambour battant – sous le regard bienveillant (sinon complice) de l’Union européenne – sur les existences et le devenir menacé d’une frange souvent privée de parole de la population française : les ouvriers, qui représentent pourtant aujourd’hui encore un actif sur cinq, et jusqu’à un tiers si l’on ne prend en compte que les hommes.

Hasard ou non, l’organisation d’une telle dédicace le jour de parution hebdomadaire de titres tels Le Canard enchaîné ou Charlie Hebdo assure à la petite troupe un succès relatif, en un territoire pourtant sinistré par les fermetures de mines puis d’usines, où les trois auteurs se trouvent confrontés à des locaux parfois sincèrement intéressés par le projet, mais contraints d’avouer en milieu de mois ne plus disposer déjà de la moindre marge de manœuvre financière pour s’offrir ledit ouvrage. Parmi ceux-ci, l’une des « jeunettes » de l’époque du licenciement général – elle n’avait alors que 35 ans, quand Nadine ou Michèle approchaient la cinquantaine -, réduite depuis la fermeture de l’usine à enchaîner les petits boulots d’animation dans les supermarchés de la région : « Elle n’a plus jamais décroché aucun CDI, depuis. » D’autres sont aides-soignantes, une autre encore a eu la chance d’être embauchée, de nuit, au tri postal. Les deux héroïnes du livre, de leur côté, n’ont plus jamais trouvé de contrat stable pendant toutes les années qui les séparaient à l’époque d’une retraite dont elle bénéficie enfin à l’heure actuelle. Mais jamais elles n’ont baissé les bras : « On n’est pas inactives, nous », rigolent-elles aujourd’hui, avec le recul.

“La rage”, la galère

Nadine était entrée chez Levi’s en 1974, le jour de ses 20 ans et peu après l’installation de l’usine en France, sur le site d’Yser-1 qu’elle ne quittera plus jusqu’au dernier jour. Michèle, quant à elle, après ses premières années chez Zins, intègre les mêmes effectifs au début des années 80, puis le site d’Yser-1 en 1985, année où un premier plan de licenciement massif – intervenu tandis que l’une était en arrêt maladie et l’autre en congé maternité – concerne 600 personnes et pose le premier jalon d’un démembrement à venir : « Ça mijotait déjà », reconnaissent-elles. A la fin des années 90, le grand patron américain de Levi Strauss & Co, Bob Haas, est accueilli en grande pompe sur le site, où un pantalon lui est fabriqué, « de la première à la dernière opération, en douze minutes ». Michèle précise : « Quand il y avait les portes ouvertes, les gens n’en revenaient pas : allez moins vite, on ne voit même pas passer le pantalon dans la machine, ils disaient. » L’humeur est au beau fixe, d’autant que le RC Lens vient de remporter le championnat de France de football : l’Américain endosse le maillot sang et or, et félicite tout le monde pour avoir produit à l’instant « le cent millionième jean » de cette usine. Il en profite pour rappeler la promesse qu’a faite l’entreprise à toutes les ouvrières, soit le versement à chacune d’un an de salaire en 2001 à condition de tenir les objectifs. Pourtant, « il savait très bien que quatre mois plus tard, il allait annoncer le projet de fermeture. Il s’est moqué de nous », se désolent aujourd’hui les deux femmes qui, si elles se déclarent « apaisées, avec le temps », n’en gardent pas moins « la rage. »

Photo : La Voix du Nord

Photo : La Voix du Nord

Paradoxalement, la rencontre entre ces deux là n’intervient qu’un peu plus tard, à l’occasion d’un atelier d’écriture organisé par Bruno Lajara et Christophe Martin, et tandis que la « cellule de reclassement » mise en place comme souvent en de telles circonstances parvient très correctement à démontrer toute l’étendue de son inefficacité. Nadine et Michèle ne tardent pas à s’en apercevoir : elles n’étaient pas préparées du tout à l’expérience du chômage, qui leur paraissait « très loin » tandis qu’elles trimaient en ambiance relativement privilégiée au sein de leur usine. La première, très affectée à la même époque par la disparition soudaine de son mari, avoue même aujourd’hui avoir refusé de se rendre une fois à un entretien d’embauche dans une entreprise de nettoyage industriel, parce que l’idée même de l’entretien – qui lui était si étrangère – l’angoissait terriblement. Quant à Michèle, elle suit une formation de vendeuse, au cours de laquelle personne ne lui indique qu’à son âge et sans expérience préalable, elle n’a quasiment aucune chance de décrocher un emploi où que ce soit. Au temps pour la cellule de reclassement, qu’aucune des deux ne porte aujourd’hui particulièrement dans son cœur. « On a perdu notre temps, qui était pourtant devenu précieux », avance Michèle, bientôt rejointe par une Nadine acide : « Il paraît que ça existe encore, ce machin. Je croyais qu’ils avaient compris, moi. »

Ballotées d’agences d’intérim en petits contrats sans garantie de durée, soucieuses de se soutenir l’une l’autre pour ne pas se laisser submerger par l’angoisse, le désœuvrement ou l’impréparation, elles ont retrouvé – « par [leurs] propres moyens », insistent-elles à l’oral comme dans les remerciements du livre – ponctuellement un milieu plus masculin au sein de leurs heures d’embauche à la Française de Mécanique. Michèle apprécie alors de travailler aux côtés d’hommes, avec certains desquels elle maintient encore aujourd’hui de bonnes relations : « Les femmes sont plus souvent jalouses, entre elles, et puis j’aimais bien quand nous travaillions sur les moteurs, et qu’ils nous disaient d’aller moins vite, parce qu’on n’était plus chez Levi’s, qu’on ne travaillait plus au rendement. Ils sont fort moqueurs, oui, mais ça change. » L’une y entre en sous-traitance, et se débrouille à la fois pour multiplier les contrats sur place, et embaucher sa copine, « ainsi qu’une autre ancienne de Levi’s que je ne connaissais pas du tout » : « Il faut toujours parler avec les gens, se plaindre mais en disant la vérité », regrette Michèle, tandis que Nadine fait part d’une anecdote éclairante. Voisine d’un cadre dont elle sait qu’il travaille à la FM, « qui habitait à trois maisons de chez [elle] », elle n’ose à aucun moment aller plaider sa cause auprès de lui, bien que les rapports soient bons. « Il a fallu que surpris, il me croise dans l’atelier où j’étais entrée grâce à Michèle pour qu’il me propose de faire quelque chose pour moi, ce qui m’a donné quelques mois de plus. »

Une “famille” délitée

Plus tard, elles se sont finalement reconverties, avec plaisir et s’attirant rapidement un succès certain – comme l’attestera la sonnerie fréquente du téléphone pendant notre rencontre – dans la préparation de repas ou encas pour les soirées festives d’associations ou notables locaux… au point de poursuivre aujourd’hui cette activité à titre bénévole, pour la scène nationale Culture Commune de Loos-en-Gohelle ou l’espace culturel Ronny-Coutteure de Grenay. Sur ce plan, ce mois de novembre était également consacré à la préparation du prochain réveillon annuel de la Saint-Sylvestre, pour l’association Les Mains Bleues qu’elles avaient contribué à fonder pour faire survivre dans les esprit, via des projets artistiques (comme la pièce 501 Blues de Bruno Lajara), l’expérience des Levi’s de La Bassée. Voire assurer la pérennité des liens entre toutes ces « copines » d’atelier – tentative qui, à ce titre, fut moins couronnée de succès.

entraideEn effet, elles le constatent au fil des années, la « famille » qu’elles formaient toutes ensemble à la Bassée – « On était plus souvent chez Levi’s, ou dans le bus gratuit pour s’y rendre ou en repartir, que chez nous » – s’est délitée : sentiment de honte, de solitude ou de déclassement, voire les trois en même temps, « Quand on se croise, poursuit Nadine, certaines ne nous disent même plus bonjour. Pourtant, on aimerait bien savoir ce qu’elles deviennent, nous, comment elles vont. Il faut savoir que beaucoup de nos collègues ont été durement affectées – de maladies, de lourdes dépressions et puis il y a eu les divorces, les suicides, aussi. Mais non, elles détournent la tête ; alors nous, après plusieurs tentatives, on n’insiste plus. » Après des années passées à être foncièrement fières de ce qu’elles faisaient, voire de l’entreprise internationale, connue tout autour du globe, pour laquelle elles œuvraient, un tel délaissement des salariées par la firme a été ressenti à raison comme une injustice de taille. « Là-bas, dès qu’il y avait des réceptions, des médaillées, les fêtes de fin d’année, c’était un véritable festin, indique Michèle, et des cadeaux, des fleurs. La dernière fois, on a même reçu un stylo. » Nadine intervient à sa manière, peu bavarde mais toujours acérée : « Oui, mais là c’était autre chose, c’est quand le grand patron est venu, et après coup j’ai compris que c’était un cadeau d’adieu. » Un cadeau empoisonné.

Comme elles le faisaient auprès des ouvriers de la Française de Mécanique, elles insistent aujourd’hui sur ce qui leur apparaît comme une évidence : « On en a toujours marre de travailler quand on est en poste, mais ceux qui y sont ne savent pas la chance qu’ils ont. Du jour au lendemain, ils pourraient être obligés de batailler en permanence. » Et si, selon Michèle, les gens de la région sont plutôt bien sensibilisés – pour en avoir été affectés, de manière directe ou indirecte – aux problématiques de fermetures d’usines et de tarissement du bassin d’emploi, si le mouvement est bien entendu à l’œuvre dans le pays tout entier, « Je crois que nous ne sommes pas vraiment écoutés. Ou alors, si nous le sommes, ceux qui sont en charge de prendre les décisions s’en foutent. » Quant à la jeune génération, Nadine a pu le constater, « ils doivent aussi travailler jour et nuit, j’ai l’impression, même ceux qui sont devenus cadres comme mes enfants. Du coup, je pense qu’ils ont du mal à bien comprendre ce que nous avons vécu. » Jusqu’à découvrir parfois, à la lecture du sous-titre de l’ouvrage qui réunit les trois auteurs du jour, « qu’en réalité, le libre-échange n’avait pas d’effet que sur les marchandises, mais aussi sur les personnes – même les êtres humains sont mis en concurrence les uns avec les autres ! » Ce qui incite Michèle, aujourd’hui, à conseiller aux jeunes générations de « surtout bien travailler à l’école », quand Nadine, un peu provocatrice, conclut : « Malgré tout, moi, même si je suis aujourd’hui à la retraite, je dois l’avouer : si Levi’s rouvre, je resigne direct. » Et pour Michèle, qui s’en étonne, elle précise : « Pour retrouver les copines. »

François Perrin

Crédit Photo : La voix du Nord

L’Entraide, deux ouvrières dans le piège du libre-échange, Emmanuel Defouloy, Michèle Sevrette, Nadine Jurdeczka, Riveneuve éditions.




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