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Démocratiser l’enseignement supérieur : “DEMO” aux actes

Démocratiser l’enseignement supérieur : “DEMO” aux actes

Jouissant d’un taux de réussite au bac particulièrement élevé, la Région Pays de la Loire est confrontée à un paradoxe persistant : une part importante de ses bacheliers s’arrêtent en chemin, et ne poursuivent pas leurs études. L’Afev a donc été appelée à la rescousse par le Conseil régional, pour apporter son expertise, de manière concrète, en faveur la démocratisation de l’enseignement supérieur. Ainsi, en 2011, le projet “Démo” était mis sur pied.

« Il ne s’agit pas de leur cacher la vérité à tout prix, déclare Lola, 21 ans, ni de leur dire que leur parcours à l’université ne sera pas compliqué, mais de les informer. » En charge avec Marjorie, une autre volontaire, du volet proprement dédié aux interventions en établissements du dispositif Démo, elle insiste : « Il faut leur dire que s’il risque d’être compliqué, leur parcours universitaire est envisageable, et qu’il existe des aides, des dispositifs pour leur rendre la vie moins difficile. » De fait, manque d’information sur les filières et débouchés, représentation faussée d’un monde universitaire conçu à tort comme forcément élitiste, déficit de projection personnelle dans un parcours étudiant… Les jeunes issus des quartiers populaires pâtissent bien souvent, en région comme à l’échelle nationale, de toute une série de freins , psychologiques ou plus concrets, pour s’imaginer sereinement susceptibles de s’épanouir individuellement au sein de l’enseignement supérieur.

Apprendre à devenir étudiant

Pour corriger ce persistant état de fait, l’Afev a souhaité « dédramatiser, démystifier ce que les collégiens et lycéens s’imaginent de l’enseignement supérieur et du fait d’être étudiant » en mettant en place, sur le terrain, des rencontres directes entre étudiants et élèves du secondaire. Ainsi, les plus jeunes ont l’occasion de considérer enfin leurs aînés inscrits à l’Université non plus comme de lointains anonymes, mais comme de potentiels « eux-mêmes » juste un peu plus âgés. A l’occasion de plusieurs ateliers organisés entre janvier et juin, avec organisation en parallèle d’un espace de discussion avec les familles, il s’agit donc bel et bien de redonner aux jeunes et à leurs familles les clés de la maîtrise de leur « devenir étudiant », de leur permettre de devenir les acteurs de leur propre réussite.

Lola et Clément, volontaires à l'Afev à Nantes

Lola et Clément, volontaires à l’Afev à Nantes

Ainsi de septembre à novembre, Lola rencontre les responsables d’établissements et professeurs principaux des quatre quartiers politique de la ville de Nantes, afin de constituer des classes de collégiens et de lycéens et de mettre en place des séries de trois ateliers par classe. « Chaque atelier est une continuité du précédent, déclare-t-elle, et nous faisons en sorte de bien comprendre la problématique propre à chaque établissement. » Elle cite pour exemple deux collèges voisins, très différents pourtant puisque dans l’un, les collégiens méprisent l’enseignement professionnel – et s’inscrivent massivement en seconde générale malgré des taux d’échec de 65 % -, tandis que dans l’autre, les élèves ne se sentent « pas assez forts » pour le général, et se tournent donc massivement vers l’enseignement pro.

« Je donne, je reçois »

Depuis 2011, 164 étudiants bénévoles ont rencontré 2216 collégiens et lycéens au Mans, à Angers et Nantes, dans un total de 22 établissements concernés, dont 10 impliqués depuis le démarrage du programme. Maxime Danree, chargé de développement local depuis la même année, a ainsi pu travailler sur l’ouverture progressive de l’Afev au secondaire : « C’était une nouveauté pour nous de travailler avec les lycées et collèges, avoue-t-il, d’où quelques difficultés en particulier pour la première année. Et la nécessité persistante de contractualiser désormais nos actions avec les établissements, maintenant que la dimension complémentaire (et non substitutive aux dispositifs existants) de notre démarche a été bien comprise. »

Nicolas, volontaire à l'Afev à Nantes

Nicolas, volontaire à l’Afev à Nantes

Cette année, l’accent a été également mis sur une transmission progressive des connaissances. Certains lycéens inscrits aux trois ateliers – et donc amenés à rencontrer des étudiants – sont sollicités pour intervenir à leur tour en collège, lors d’une première séance avec les plus jeunes. « Au lycée, du coup, le principe c’est je donne et je reçois », résume Lola. Ainsi, les collégiens rencontrent des lycéens et des étudiants lors du premier rendez-vous, puis discutent des dispositifs en place – notamment les bourses et aides au logement -, avant de visiter, dans un troisième temps, un campus pour découvrir concrètement ce qu’est la vie étudiante. Les lycéens, eux, apprennent de la bouche d’étudiants ce qu’implique ce statut particulier, avant de discuter de questions plus concrètes (se nourrir, se loger, se déplacer), puis de mettre à leur tour les pieds sur un campus. Il est également question, à l’occasion du second atelier, de parler de la Résidence de la réussite Wangari Maathaï, pour laquelle travaille notamment un autre volontaire, Nicolas, 20 ans. Ce dernier intervient également en tant que bénévole sur les ateliers Démo, avec un ennemi principal dans les deux cas : « l’absence de communication, à tous les niveaux, obstacle principal à la mise en œuvre des projets comme à la poursuite des études chez les jeunes. »

Comment sont sélectionnés les établissements concernés par cette initiative ? Ciblés en collaboration avec la Région, ils sont ensuite « approchés » par l’Afev, qui présente le projet aux équipes éducatives comme à la direction, en leur précisant bien l’intérêt de ne pas mener une action ponctuelle, mais un suivi sur l’année entre certaines classes et les étudiants mobilisés.

Ouvrir des perspectives concrètes

Pour quels résultats ? Une évaluation du dispositif Démo a été réalisée par le chercheur en sciences de l’éducation James Masy, en 2014, sur les trois premières années de mise en œuvre. Parmi d’autres enseignements, cette enquête démontre que les jeunes ayant pu rencontrer par ce biais de étudiants sont seulement un sur dix ne pas répondre à la question posée concernant le nombre d’années d’études post-bac envisagées (contre un élève sur cinq n’ayant pas eu la même opportunité), un sur cinq à envisager trois ans d’études (contre un sur dix), et jusqu’à 74,3 % à viser au moins trois ans d’études (contre 58,9%). Preuve de l’efficacité au moins de la vocation première du dispositif : ouvrir des perspectives concrètes aux jeunes issus des quartiers populaires, en augmentant leur niveau d’information comme leur sentiment de pouvoir intégrer l’Université. Car dans les faits, comme le souligne Nicolas, « les jeunes sont vraiment anxieux vis-à-vis de leur futur. » Et Lola de conclure : « Ils sont anxieux parce qu’on les met à l’écart. Parce qu’on ne leur a jamais montré ce qui était pourtant à leur portée. »

François Perrin, journaliste




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