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C’est quand le bonheur au collège ?

C’est quand le bonheur au collège ?

Il y a des jours où l’on se dit que décidément rien ne va et qu’on aura beau imaginer tous les dispositifs pédagogiques possibles, rêver les utopies apprenantes les plus folles, projeter l’établissement de nos rêves, les élèves resteront des élèves indécrottablement liés à leur adolescence comme des escargots à leur bave. Dans ces jours là, on donnerait raison aux pessimistes, déclinistes et arrière-gardistes de tout poil : rien ne sert de changer quoi que ce soit au système, puisque de toutes façons, les adolescents chercheront à traverser leur adolescence, le moins mal possible, en remettant méthodiquement en cause les cadres qu’on leur donnera, donnant la priorité aux liens sociaux entre pairs (qu’il s’agira de maximiser ou au contraire de fuir), et se servant du savoir proposé comme d’un chewing-gum à mastiquer un peu tant qu’il a du goût et à coller ensuite sous la première table venue. Un collège, souvent, quand on s’y promène, ressemble à une remarquable entreprise humaine qui parvient à produire les effets inverses de ceux visés. Et ce n’est pas la sociologie qui nous aidera à retrouver un peu d’optimisme, elle qui constate la solidité des rapports de dominations genrés, la permanence de la violence physique et symbolique, et le renforcement des inégalités devant la réussite scolaire qui conduit tant de jeunes à sortir du système avec un bagage minimal.

Dans la cour, un air de fête

Et puis il y a des jours, qui viennent sans crier gare, où le petit monde du collège ressemble à un coin de paradis. L’autre jour par exemple, je suis arrivé dans la cour, jamais vu une ambiance aussi paisible, aussi vivante, soyeuse comme le printemps qui poussait tout autour. Une sono portative donne des airs de vacances avec des rythmes cools et entêtants, une grande ronde d’élèves assis sur des chaises se lèvent pour danser. Tout le monde est mélangé, et c’est comme si tous les empêchements liés à l’image («on ne s’affiche pas!) s’étaient volatilisés. On danse, et on danse vraiment, en se trémoussant vraiment, et des garçons et des filles, et des sixièmes et des troisièmes. Tout autour, on regarde, l’air d’avoir envie d’y aller, ou tranquillement affairé à trouver une contenance. Plus loin dans la cour, des jeux sans violence. C’est comme si cette ronde magnétise tout l’espace et lui imprime un air de fête. Et puis des profs sont là dans la cour, tranquillement assis, pourtant quand ils descendent d’habitude c’est quand il y a un problème.. Ils ont l’air d’être là parce qu’il fait beau et que la ronde les ravit. Ils ont peut-être envie de danser. Les surveillants vaquent, ils n’ont plus rien à surveiller. Que s’est-il passé ? Presque rien. Des artistes, des médiateurs culturels du centre Pompidou ont investi le collège pour une semaine, et ont proposé, sur temps scolaire et sur temps libre, de faire des fresques, des danses. Ils sont nombreux, déambulant dans les couloirs, la salle des profs, mais surtout en bas dans la cour. On les reconnait, attifés comme ils sont, c’est sûr c’est pas des profs. Un grand courant d’air a traversé le collège.

Un principe peu exploité au collège : le plaisir

Mais quel est le rapport avec les constats qu’on peut faire les jours tristes? Est-ce que ce genre d’intervention culturelle est autre chose qu’un écran de fumée, une parenthèse enchantée avant que le collège retrouve sa vie laborieuse et excitée ? Il me semble que oui et c’est tout son intérêt. Parce que «lorsqu’ils font ça, ça leur évite de se taper dessus»?, comme me disait un collègue? Ce serait déjà pas si mal. Mais cela va beaucoup plus loin. Ce petit projet culturel a fonctionné comme un organisateur social de l’espace scolaire, qui a amené avec lui un principe peu exploité au collège : le plaisir. Et surtout, cela a donné une occasion, somme toute assez rare, de voir ce dont les élèves sont capables, autour d’un projet qui les motive : les fresques sont belles, la danse est belle. Et ce sont nos élèves qu sont capables de ça? Comment les gastéropodes visqueux ont-il pu en si peu de temps se transformer en papillons agiles?  Cette évidence qu’on réussit parfois des choses extraordinaires en peu de temps invite à beaucoup de modestie chez les enseignants, qui croient qu’il faut passer par toute une série d’étapes avant de parvenir à un résultat qui sera toujours jugé «bien, mais peut mieux faire». Mais l’essentiel réside peut-être dans le regard des élèves sur eux-mêmes, surpris sûrement de n’être pas l’animal qu’ils croyaient être, capables de voler en somme, et de participer par leur production à la beauté du monde.

Aucune fatalité éducative

Bon, mais vous allez penser : on ne peut pas faire ça tout le temps à l’école. Les vrais apprentissages requièrent de la patience, obligent à différer la demande de plaisir immédiat, s’installent dans le temps long et se conjuguent nécessairement avec la frustration et l’ennui. Et pour ça, la salle de classe, lieu vide où il faut rester assis et attendre son tour de parole en se concentrant sur le sujet écrit au tableau. Du reste, après le paradis de la cour, l’après-midi dans les cours s’est passé comme en enfer, m’a raconté une collègue. Sûrement, les papillons n’aiment pas redevenir des escargots baveux.

Rien n’est donc aussi facile, ni aussi simple, l’école demeure le lieu de l’inattendu par excellence. Tout peut se retourner, c’est la seule st dure loi pédagogique. Reste qu’entrevoir ne serait-ce qu’un instant un coin de paradis fait penser qu’il n’y a aucune fatalité éducative, qu’il doit être possible d’associer plaisir et frustration plutôt que de les opposer en faisant de cette dernière le principe premier de l’apprentissage. Et enfin, qu’on est plus proche du bonheur pédagogique qu’on ne pense habituellement, la plasticité des adolescents  et  leur étonnante disponibilité à se saisir de l’impromptu pour en en faire une occasion de développement propre étant des réalités aussi intangibles que leur apparente léthargie.

Jérôme Musseau, enseignant SVT, Paris 19ème

Crédit photo : Elèves en cour de récréation à Vincennes (Charles Platiau/Reuters)




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