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Ces codes et cette culture qui n’étaient pas au programme

Ces codes et cette culture qui n’étaient pas au programme

« Bonjour, je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, mais je suis un de vos anciens élèves, Farid… » Bien sûr que je me souviens de lui ! Farid : une figure de la classe, régulièrement puni, souvent exclu, incapable de se concen­trer… Pas un mauvais bougre, évidemment, juste un élève qualifié de « pénible », aimant accaparer l’attention… Farid, donc, recevant chaque trimestre la sempiternelle formule des « capacités non exploitées »…

Pourtant, à la fin de son année de seconde, après un redoublement, on avait fait un pari : ne pas l’orienter vers une classe technologi­que, où il serait tenté de grossir les rangs des perturbateurs, mais l’inscrire en première gé­nérale, en espérant un sursaut. Pari gagné : Farid a eu son bac, du premier coup. « Même pas au rattrapage, madame ! », me disait-il à l’époque, il y a un an et demi. Un miracle, murmuraient certains…

Un miracle, parce que, comme beaucoup d’autres, Farid a des difficultés d’expression, de rédaction : souvent négligeant, il n’a pas fait les efforts nécessaires pour combler ses la­cunes, pour « apprendre à écrire »…

Farid, donc, au bout du fil, qui a retrouvé mon numéro et me dit : « Je vous appelle pour vous dire ce que je deviens, ou plutôt – c’est lui qui précise – ce que je vais devenir… ». Il fait des études de droit, avec passion. Farid, que j’aidais à décrypter les lettres du juge lorsqu’il commettait de petits délits à quinze ans, Fa­rid, dégaine de banlieue et rôle de « bouffon » assumé, Farid jugé « puéril » par mes pairs, Farid donc, veut devenir avocat, ou commis­saire ! Pour cela, il a beaucoup changé, et il est fier de me l’apprendre. Il s’est inscrit dans une fac lointaine, pour ne pas se retrouver sur les bancs de l’université avec ses amis, pour ne pas céder aux tentations du laisser-aller, aux réflexes du ghetto : « J’en avais marre ma­dame que les copains m’appellent pour rester en bas de l’immeuble ! ». Il fait un petit boulot le week-end, il est boursier, il espère obtenir bientôt une chambre en cité universitaire. Il s’est abonné au Monde, il s’habille différem­ment : « J’ai changé vestimentairement, je sais pas si ça se dit »…

« Les autres, madame, ils ont une grande culture, ils ne parlent pas comme moi, parfois j’ai honte… »

Je suis heureuse de l’entendre, si fier, déter­miné… Mais il ajoute, au bout d’un moment : « Madame, je vous appelle aussi pour vous de­mander un service… »

En fait, Farid redouble sa première année de licence, même s’il a obtenu un certain nom­bre de crédits. Il n’a pas réussi, malgré ses efforts, à obtenir la moyenne, parce que, lui disent les profs… « il ne sait pas écrire »… A cause de ses difficultés d’expression, donc, il a de mauvaises notes, même lorsqu’il a appris par coeur son droit. Il est en classe avec des étudiants qui ne lui ressemblent pas du tout, et c’est une révélation à la fois stimulante, et douloureuse : « Les autres, madame, ils ont une grande culture, ils ne parlent pas comme moi, parfois j’ai honte… » Et il ajoute (souffrance de la prof de banlieue !) : « On dirait qu’ils n’ont pas eu le même bac que moi ! »

Alors voilà, je vais essayer de l’aider, reprendre les bases. Il ne pensait pas que c’était si impor­tant l’orthographe, le registre de langue, tou­tes mes vieilles sornettes de prof de français… Il a compris, maintenant. Mais moi, n’aurais-je pas préféré qu’il ne la découvre pas, cette vérité-là, cette fracture-là, ce plafond de verre auquel, plus motivé que jamais, il se heurte, dans la bonne société étudiante, à Paris ?

Nathalie Broux, professeure au Lycée du Bourget et au Microlycée 93

 

Crédit photo MET @OASC Antoine Watteau




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