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Antoine Dulin : « Il faut aujourd’hui un Grenelle de la Jeunesse ! »

Antoine Dulin : « Il faut aujourd’hui un Grenelle de la Jeunesse ! »

Membre du groupe des Organisations étudiantes et mouvements de jeunesse au sein du bureau Conseil Economique, Social et Environnemental, Antoine Dulin est l’auteur d’un rapport remarqué sur l’insertion sociale et professionelle des jeunes. Il dresse pour le Lab un bilan de la politique “Priorité jeunesse” engagée depuis trois ans, en soulignant l’urgence à accélérer le chantier des réformes auxquelles les jeunes doivent être eux-mêmes associés.

Vous êtes l’auteur de deux rapports en trois ans sur la précarisation des jeunes, l’un portant sur les droits sociaux en 2012, l’autre sur l’insertion sociale et professionnelle des jeunes en 2015. En fait qu’est ce qui a changé et  qui a rendu plus difficile la situation des jeunes en France, alors même que la jeunesse est une priorité affichée des politiques publiques ?

Antoine Dulin – Le premier avis du CESE rendu au moment de l’arrivée du gouvernement avait permis d’interpeller les décideurs politiques et les partenaires sociaux sur la précarisation de plus en plus grande de la jeunesse et du difficile accès aux droits sociaux. Trois ans plus tard, nous avons voulu faire le bilan des recommandations et de leur mise en œuvre. Le constat reste très préoccupant. Le gouvernement a mis en place depuis trois ans un certain nombre d’outils pour faciliter l’acquisition progressive de l’autonomie : emplois d’avenir, contrats de génération, garantie jeunes… mais ces mesures restent des dispositifs qui s’insèrent dans un mille-feuilles illisible pour les jeunes et très complexe pour les professionnels qui les accompagnent. Par exemple, les missions locales sont amenées à gérer près de 80 dispositifs d’insertion sociale et professionnelle ! Impossible donc de s’y repérer.
Parallèlement, la situation des jeunes ne s’améliorent pas. Un jeune sur 5 de 16 à 29 ans vit sous le seuil de pauvreté, 1 étudiant sur 3 a déjà renoncé à des soins pour des raisons financières. Près de 90 % des embauches de jeunes se font en CDD et l’âge moyen du premier CDI a beaucoup reculé. Il était de 22 ans dans les années 90. Il est aujourd’hui à 29 ans. Les jeunes restent la variable d’ajustement du marché du travail… et ce qui est grave c’est que la société accepte aujourd’hui que la précarité soit devenue la norme : enchainement de stages, interim, CDD et des périodes de chômage…

Avez-vous le sentiment qu’il y a une réelle prise de conscience sur la nécessité d’une refonte totale des politiques jeunesse ? Quels sont les points de clivage exprimés par les acteurs que vous côtoyez ?

Antoine Dulin – Le CESE appelle à un véritable big bang des politiques de jeunesse. En effet, les jeunes restent encore l’angle mort des politiques publiques. Le pacte de solidarité intergénérationnelle créée en 1945 a besoin d’être refondé. Fondé à l’époque sur trois âges de la vie avec des transitions rapides (l’enfance avec l’éducation, le travail avec une sécurisation en cas de chômage et d’accidents puis le retraite), il a su se renouveler en posant la question notamment de la dépendance et de l’autonomie des personnes âgées que certains ont appelé le 4ème âge, mais n’a jamais véritablement pris en compte cette période de transition et d’acquisition progressive de l’autonomie que sont les jeunes de 16 à 30 ans. Notre système repose encore presque totalement sur la solidarité familiale (via des aides versées aux familles) mais celles-ci ne peuvent plus répondre aujourd’hui à toutes les situations : accès au logement, à la santé, à des ressources… La France est ainsi le seul pays de l’UE avec le Luxembourg à n’avoir pas de revenu minimum pour les jeunes à partir de 18 ans. L’assurance chômage, elle, n’est qu’accessible aux jeunes ayant travaillé plus de 4 mois. Plusieurs centaines de milliers de jeunes sont aujourd’hui des primo demandeurs d’emploi et ne sont donc pas indemnisés. Un jeune sur 5 est toujours en recherche d’emploi, 3 ans après sa sortie des études.
La responsabilité est donc collective. Le gouvernement doit faire sa part mais il ne peut pas tout sans une prise de conscience de l’ensemble de la société, à commencer par les corps intermédiaires (partenaires sociaux, milieu associatif, ….). Il s’agit de revoir complètement les politiques publiques qui s’adressent aux jeunes en n’oubliant pas de les associer à ce travail. Des propositions existent avec des divergences entre les différents acteurs. Mais comme le Grenelle de l’environnement a permis d’inclure les problématiques environnementales dans les politiques publiques, il faut aujourd’hui un Grenelle de la Jeunesse qui permettent de trouver des solutions à court et à long terme pour les jeunes. Notre société ne peut plus accepter que plus d’un million et demi de jeunes soient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Il y a urgence car il s’agit de redonner confiance au pacte de solidarité intergénérationnelle.

Quelles sont les recommandations principales portées par le Conseil Economique, Social et Environnemental pour améliorer la situation des jeunes ?

Antoine Dulin – Elles sont de plusieurs ordres. En finir avec les dispositifs ciblés en fonction d’un statut, d’un âge ou d’un lieu d’habitation et permettre aux jeunes dès 18 ans d’accéder aux droits communs. Le CESE soutient ainsi la proposition de faire de la Garantie Jeunes un véritable droit. Le gouvernement va permettre à tous les jeunes qui veulent faire un service civique de pouvoir le faire, nous devons faire la même chose pour tous les jeunes qui ont besoin d’un accompagnement. Nous proposons aussi que tous les jeunes puissent bénéficier réellement d’une complémentaire santé. Aujourd’hui, encore 1 jeune sur 6 n’en a pas. Et nous rappelons le besoin de créer une véritable garantie universelle des loyers pour permettre à tous les jeunes d’accéder à un logement. Nous appelons ensuite à une meilleure coordination des politiques de jeunesse au niveau national mais aussi au niveau des territoires. Les acteurs publics, associatifs et économiques ont dû mal  à travailler ensemble au niveau d’un bassin de vie pour prendre à bras le corps ces questions. Enfin, il faut associer les jeunes à l’élaboration et à la gestion des politiques publiques. L’arrivée de quatre jeunes au CESE a permis de faire bouger les lignes. Il faut faire confiance à la jeunesse pour prendre des responsabilités ce qui veut dire lui laisser de la place et inventer de nouvelles formes de coopération, que ce soit dans le milieu politique mais aussi associatif et syndical. Comme disait Mandela, « tout ce qui se fait pour nous mais sans nous est contre nous ! »

Propos recueillis par Elise Renaudin




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