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Amplifier notre pouvoir d’agir !

Amplifier notre pouvoir d’agir !

Une nouvelle donne

La crise du Coronavirus modifiera durablement nos représentations du monde et constitue un tournant historique pour nos sociétés contemporaines. Au-delà des individus, l’ensemble des structures agissantes seront fortement impactées. Nul doute que nous allons, pendant longtemps, faire l’exégèse de cette séquence inédite.  La nature et nos modes d’interventions, notre organisation, nos orientations… Tout comme nos manières de vivre, nos façons de travailler seront forcément différentes. 

Le vent de l’Histoire à soufflé sur la planète, comme celui de 1989 avait détruit un mur. L’espérance de liberté et de nouvelles conquêtes du monde, nées à cette époque, est, depuis, largement écornée. L’Afev, à travers un ouvrage – « Être utile » – avait alors tiré les enseignements de ce bouleversement. Nous nous définissions, alors, comme un collectif « d’engagement individuel solidaire ». Qu’en est-il aujourd’hui, au lendemain de la crise de la COVID-19 ?

 

La réalité du choc

Contrairement à 1989, les brises dominantes à l’échelle du globe incitent au repli sur soi et à la méfiance vis-à-vis de l’autre. Tous ces ferments portent en germes les formes élémentaires de la défiance généralisée : institutions, différences culturelles, ordre social… De nouvelles grammaires, de nouvelles conjugaisons sont, d’ores et déjà, à l’ordre du jour. 

Jean Baudrillard indiquait après le 11 septembre 2001 que « la tactique du modèle terroriste est de provoquer un excès de réalité. » Le choc du Coronavirus s’est lui aussi accompagné d’un excès de réalité. Les failles des inégalités apparaissent encore plus béantes. Pour ce qui nous concerne, la question éducative, l’attention portée aux habitants des quartiers populaires, l’appropriation de la transformation digitale… constituent autant de domaines pour lesquels notre rôle sera encore essentiel à l’avenir. Notre impératif est désormais de transformer une réalité brute, crue, en histoire, en récit. Sans récit, nous serons vulnérable vis-à-vis de ceux qui sont prêts à exploiter cette crise à leur avantage. Notre responsabilité est de combler ce fameux vide, cher à Naomi Klein, « entre la réalité et la perception que nous en avons ». Plus que d’introspection, c’est de projections dont nous avons besoin. Nous devons imaginer une nouvelle poésie urbaine et retrouver des points d’équilibres. 

Urgence écologique, meilleures répartitions des richesses, réassurance démocratique, hybridation culturelle… Nombreuses sont les nouvelles lignes de crêtes à emprunter pour défricher sinon frayer les chemins de l’avenir. Tout comme des consciences générationnelles sont nées avec la guerre d’Algérie, Mai 68, Novembre-décembre 86, une conscience générationnelle est peut-être en train de naître, dans une couveuse marquée du sceau du COVID-19. Une nouvelle fois la jeunesse, singulièrement la jeunesse étudiante, apparaît comme une plaque sensible.

 

Pour une ville apprenante

Pendant le confinement, les mobilisations citoyennes ont été décuplées par la situation conjoncturelle de l’épidémie. La distanciation sociale a été réduite grâce à l’auxiliaire numérique. Malgré tout, les initiatives prises révèlent que les substituts digitaux ne pourront totalement déprécier les algorithmes humains. Il appartient désormais à des structures comme les nôtres d’offrir des espaces d’engagements adaptés aux aspirations d’implications sociétales amplifiées par la tragédie vécue. Au-delà de la mixité sociale, c’est d’interactions sociales dont nous aurons besoin.  Dans ce contexte, les espaces urbains devront imaginer de nouveaux points de contacts entre des centres de décisions « ascendants ou descendants », entre les individus « nomades ou sédentaires », mais aussi entre les lieux de vie quotidienne  « centraux ou périphériques ». En ce sens, la ville de demain sera solidaire ou ne sera pas. En plus d’être intelligente, elle doit-être apprenante.

Ainsi, en lien avec la société civile organisée, pèsent sur des acteurs majeurs tels les collectivités locales, les établissements d’enseignement supérieur et les entreprises une responsabilité particulière dans la période. La proximité territoriale, la transmission des connaissances et l’anticipation de l’évolution des emplois seront autant de clefs pour organiser harmonieusement la société du futur. De manière transcendantale, la question éducative doit constituer la matrice des nouveaux agencements sociétaux que nous souhaitons voir émerger.  Avant le dernier kilomètre il y a le premier kilomètre ; savoir c’est pouvoir, et apprendre à apprendre demeure le sésame des épanouissements professionnels des prochaines décennies. Ce décor a pour toile de fond la réalité des ségrégations sociales et territoriales qui perdurent, voire s’accentuent.

Pour cela, nos capacités à devenir des producteurs d’expériences et des connecteurs doivent être renforcées. Comme le préconise Hartmut Rosa, il est opportun de favoriser l’indisponibilité dans un monde où la prévisibilité permanente conforte les déterminismes sociaux et territoriaux.  La dimension aspirationnelle de notre projet en sort renforcée.

 

Les concepts nourriciers

A l’aube de nos 30 ans, s’il est important de poursuivre le voyage en historien, il est tout aussi fondamental de cheminer en géographe. Doter notre regard d’une longue vue et d’une loupe est la meilleure garantie pour rendre perfectibles nos interventions. Ne jamais mythifier les destinations finales, mais toujours les considérer comme un horizon. Cet état d’esprit, cette volonté toujours affirmée de transformation sociale incite à s’attarder tout autant sur les chemins empruntés que sur les objectifs poursuivis. Pour cela, gardons-nous de commémorer, mais faisons fructifier. Plus que réinventer, il s’agit encore et toujours d’inventer.

A l’instar des concepts de « société de la connaissance », d’« empowerment », il y a quelques années, de nouveaux concepts parsèment le paysage intellectuel. Autant de lunettes nous permettant de lire et de comprendre les enjeux de nos sociétés actuelles. Ainsi, l’« anthropocène » pour la transition écologique urbaine, l’«illibéralisme » concernant la démocratie, la « résonance » pour échapper à l’encadrement social dicté par la révolution technologique… sont des exemples de balises qui indiquent des trajectoires possibles, ou évitables. Ils déposent des mots sur des situations, ils fixent temporairement des tendances qui agissent comme des aiguillons. A nous de nous en saisir et de faire entrer la théorie dans la vie.

 

Affirmer de nouveaux pouvoirs d’agir

Un balancement inédit s’est opéré entre engouement et frustration. Comme l’indique Cynthia Fleury : « Nous devons traverser les vulnérabilités en retrouvant un destin capacitaire. » Cette ambition se concrétisera à travers une dialectique toujours subtile entre le « je » et le « nous ». Ainsi, s’engager, agir, faire lien… permet encore et toujours à chacun de trouver sa relation au monde. Notre rôle reste singulier dans un paysage marqué par un foisonnement d’acteurs en quête légitime d’un monde meilleur. 

A travers nos actions, nous démontrons une capacité à générer de la fluidité et de la porosité entre les pôles d’excellences et les poches de précarités. Nous incarnons un véhicule de solidarité territorial. Nous renforçons les potentialités cognitives et expérientielles de toute une frange de la jeunesse. Si celle-ci est plurielle dans ses statuts et ses conditions sociales, elle reste ressource dans sa globalité. A nous d’imaginer de nouveaux balisages pour favoriser les trajectoires les plus vertueuses pour une catégorie de la population qui, inévitablement, a des raisons de douter. Le pouvoir d’agir que nous favorisons ne peut-être dissocié de notre soif intarissable de penser, comprendre et apprendre. L’éducation n’est plus simplement populaire : elle est aujourd’hui sociétale. Être entrepreneur de sa vie n’a de sens que si nous avons la volonté d’être entrepreneur de la vie.

 

Jérôme Sturla, Directeur du Développement Urbain et du Lab’Afev

 




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