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Afev : (visio-)conférence avec le géographe Michel Lussault (2/2)

Afev : (visio-)conférence avec le géographe Michel Lussault (2/2)

En remplacement de ses Universités d’été, qui devaient se tenir au début de l’été à Amiens, annulées en raison du Covid, l’Afev tenait à proposer à ses “troupes” des temps-forts en vidéo en compagnie de certains intervenants prévus au programme. Première séance stimulante, le jeudi 4 juin, avec le géographe Michel Lussault, professeur à l’ENS de Lyon et créateur de l’École urbaine de Lyon, auteur d’ouvrages de référence comme De la lutte des classes à la lutte des places (Grasset, 2009) ou Hyper-lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation (Le Seuil, 2017). Au programme, une thématique ample et fertile, directement connectée à l’actualité récente : “La crise du Covid-19 : une invitation à repenser nos villes.” Deuxième partie, consacrée aux échanges avec les participants.

 

Suite à son propos introductif, Michel Lussault a consacré plus d’une heure à répondre aux nombreuses questions de la petite trentaine de bénévoles et salariés de l’Afev connectés, avec toujours  Anaïs Geslin, Chargée de développement local de l’Afev Yvelines, en charge de la modération. 

 

Inventions de solidarité

Emma Blaise, Chargée de développement local à Castres, a ainsi interrogé Michel Lussault sur une éventuelle corrélation, au-delà de la pure inégalité sociale, entre publics particulièrement vulnérables et publics particulièrement interconnectés. Elle s’est vu répondre que « dans certaines circonstances mais pas partout, les systèmes très interdépendants sont aussi des systèmes où des formes de solidarité et d’adaptation rapide ont été les plus promptes à se manifester (Allemagne, Europe du Nord et de l’Est) ; et souvent, de situations de dénuement ont pu émerger des “inventions de solidarité” particulièrement opérantes (comme dans les quartiers Nord de Marseille). » Et ces formes de solidarité ont pu finir par jouer un rôle positif, « notamment en matière d’informations », particulièrement là où les pouvoirs publics ont choisi de privilégier un assouplissement des protocoles de gestion (en faisant confiance à la société civile, comme en Allemagne) plutôt qu’une approche purement administrative sinon policière (comme dans les pays de droit romain). »

 

Concurrence des imaginaires urbains

Romain Le Gloahec, Chargé de développement local à Toulouse, souhaitait quant à lui connaître l’état de prise de conscience des personnels politiques sur des thématiques urbaines comme la végétalisation, les circulations douces, en rapport avec « la poussée des écologistes dans les grandes villes et auprès des jeunes »… Selon Michel Lussault, à ce titre, « l’épidémie a cristallisé un certain nombre d’évolutions qui ont commencé depuis quelques années ou décennies, et leur donne un caractère plus affirmatif, une plus grande visibilité. » Cette « remise en question de l’imagination géographique dominante de la métropole », qui s’oppose de manière frontale au “There is no alternative » de Margaret Thatcher et Ronald Reagan (« financiarisation de l’économie, dégroupage des systèmes de production, importance des logistique, rôle des investissements immobiliers pour la fixation du capital financier, dérégulation du travail, apparition d’acteurs économiques globaux… »), gagne en effet du terrain depuis la crise de 2008, une crise (aussi) de la « financiarisation du paysage urbain. » 

A ce titre, une crise sanitaire qui provoque l’arrêt immédiat de tous les secteurs de production « que l’on pensait inarrêtables », qui met à jour toute l’étendue des « espaces urbains libérables par l’automobile », couplée à des préoccupations écologiques croissantes, interroge fatalement sur l’inéluctabilité du modèle économique à l’œuvre… et donc sur une vision urbanistique ayant « privilégié depuis trente ans le développement fonctionnel de nos villes au détriment de la réflexion sur la qualité de vie » : dans les métropoles, réduction de la taille des appartements, de la surface d’espaces verts dans les copropriétés, défauts des transports publics, problématiques d’accès aux services sanitaires ou aux établissements d’enseignement…

 

Vulnérabilité et résilience

Anaïs Geslin a alors réorienté la réflexion vers les pistes envisageables pour renforcer la résilience des villes, c’est-à-dire « comment on arrive à penser des sociétés qui puissent absorber les chocs économiques, environnementaux, sociaux ? » Un concept qui, de fait et selon le géographe, « se couple très bien avec le concept de vulnérabilité généralisée » (non restreint à la problématique des personnes vulnérables, mais conçu « comme une condition nécessaire de l’existence de chacun »). Ainsi, si « rien n’est invulnérable, ni personne », il s’agit de « travailler sur la façon dont cette vulnérabilité peut être travaillée comme une ressource, transformée en élément de dynamique de la société, et pas simplement comme un fardeau. » C’est-à-dire d’envisager qu’une société « d’individus vulnérables puisse être plus forte qu’une société d’individus puissants », en proposant à un moment donné « le passage de la dépendance à l’interdépendance »… et donc une société où abondent les solidarités, les systèmes coopératifs, l’enrichissement mutuel et réciproque des interdépendances généralisées, plutôt que des logiques curatives de la vulnérabilité.

A contrario, l’impression d’être invulnérable ou « plus puissant que les autres » nie l’utilité de l’interdépendance, pour lui préférer le recours « à des “domestiques”, la sublimation de mes choix, la satisfaction immédiate des désirs via une économie de plateforme qui apporte tout à domicile sur un simple clic. » Soit, aussi, le choix opéré par la France, sur le logement, « depuis 70 ans, de démembrer volontairement les systèmes coopératifs, de préférer l’idéal copropriétaire à l’idéal de la coopérative. » Ou encore, dans le domaine éducatif, de favoriser les logiques d’évitement de l’école du quartier pour les habitants de ce quartier, « au motif qu’elle n’est pas assez bonne pour un enfant qui aurait des besoins spécifiques – de ces besoins spécifiques dont tous les parents aujourd’hui se revendiquent sans cesse. »

A terme, dans cet arbitrage entre concept de vulnérabilité généralisée et concept actuellement dominant se niche la question sociale et systémique de la résilience, conçue comme « capacité de rebond d’une société pendant et après une crise. » En effet, pour Michel Lussault, le constat est indiscutable : « Les systèmes les plus résilients sont les systèmes les plus solidaires, et réciproquement. » Or « le capitalisme, depuis trente ans, nous fait promouvoir comme modèle absolu les relations de compétition, et pas les relations d’entraide ; en mode normal de fonctionnement, nous devons être des compétiteurs, et cela commence dès la maternelle » – de manière d’autant plus absurde qu’à en croire la recherche en sciences cognitives, « les enfants sont de telles machines à apprendre que vous les placez dans n’importe quel situation, ils apprennent. »

 

Alternative et urgence du choix

« Selon le modèle privilégié, a-t-il poursuivi, vous avez deux types d’espaces complètement différents en termes de fonctionnement. » Prenant l’exemple de l’automobile, il a indiqué qu’il est possible de « mettre en question, au nom de systèmes de coopération et d’entraide, le modèle aujourd’hui majoritaire, celui de l’automobile comme bulle individuelle protégée, qui permet à tout un chacun de faire “Vroum Vroum” et de tympaniser son entourage sans avoir aucun compte à rendre à personne ; et donc proposer qu’aucune automobile ne roule avec au minima trois personnes à l’intérieur. » Or aujourd’hui, dans la société mondiale contemporaine, nous sommes « dopés à l’industrie automobile », au point d’être « incapables de prévoir des reconversions anticipées de sites de production face à ce qui adviendra un jour, c’est-à-dire la mise en cause du modèle automobile. »

En matière de démocratie, suite à la question de Kheira Boukralfa, responsable nationale Logement à l’Afev, Michel Lussault a estimé « qu’il faudrait avoir le courage de dire que nous avons vécu depuis deux siècles sur un corpus de connaissances urbanistiques forgé à partir de la Révolution industrielle, qui a toujours considéré la ville comme devant être une sorte de machine fonctionnelle efficace, destinée à faire en sorte que l’activité économique soit la plus efficace et à policer les populations considérées comme indésirables. » Et ce, d’autant plus urgemment que nous nous trouvons en période « de régression sociale et démocratique au niveau mondial, de déni de droit généralisé, de retour à l’ordre territorial, parfois même réclamés par un certain nombre d’acteurs sociaux. »

Il est donc devenu urgent de « réinventer un urbanisme », qu’il qualifie « d’urbanisme anthropocène », en repensant l’allocation des espaces, en réfléchissant aux inégalités territoriales, en revenant sur le fonctionnement des services publics, et surtout en redéfinissant le rapport de l’urbanisme à la démocratie. Envisager collectivement, en somme un « urbanisme d’implication généralisée, coopératif, nourri par les expertises habitantes, au service de la qualité de vie, de la justice sociale, de l’accentuation des droits et de la redéfinition des pactes économiques » – le tout « dans un Monde de dix milliards d’habitants en 2050, dont 6,5 milliards dans les villes. » Sans quoi, « nous allons au devant d’indéniables désagréments. »

 

François Perrin




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