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Afev : (visio-)conférence avec le géographe Michel Lussault (1/2)

Afev : (visio-)conférence avec le géographe Michel Lussault (1/2)

En remplacement de ses Universités d’été, qui devaient se tenir au début de l’été à Amiens, annulées en raison du Covid, l’Afev tenait à proposer à son réseau de salarié.e.s des temps-forts en vidéo en compagnie de certains intervenants prévus au programme. Première séance stimulante, le jeudi 4 juin, avec le géographe Michel Lussault, professeur à l’ENS de Lyon et créateur de l’École urbaine de Lyon, auteur d’ouvrages de référence comme De la lutte des classes à la lutte des places (Grasset, 2009) ou Hyper-lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation (Le Seuil, 2017). Au programme, une thématique ample et fertile, directement connectée à l’actualité récente : “La crise du Covid-19 : une invitation à repenser nos villes.” Première partie, sur le dense exposé de l’intervenant.

 

Après les propos introductifs du Directeur général de l’Afev Christophe Paris et du directeur du Lab’Afev Jérôme Sturla, pour l’ouverture de ces « Universités d’été numériques », la parole a été confiée au géographe Michel Lussault par Anaïs Geslin, Chargée de développement local de l’Afev Yvelines, en charge de la modération. « Comment les organisations urbaines à l’échelle du Monde, l’a-t-elle d’abord interrogé, ont-elle pu être ébranlées par la période de pandémie que nous venons de vivre et vivons toujours ? » En introduction à sa réponse, le géographe a tenu à rappeler que son métier « n’était pas d’être prophète, contrairement à un certain nombre de mes collègues… Il s’agira donc d’observer la pandémie comme phénomène géographique total, en considérant l’expérience que nous venons de vivre comme une bonne plate-forme de réflexions pour définir quel type de société on voudrait construire. » 

 

Incroyable vulnérabilité

Égratignant aussi à la fois « ceux qui disent que le Monde d’Après sera imparablement différent, et ceux qui disent “Nous venons de comprendre que” – qui bien souvent veulent dire exactement l’inverse », il a ensuite inscrit cet « épisode de crise catastrophique » dans une temporalité marquée par une succession de troubles majeurs : 11 septembre 2001, ouragan Katrina, crise financière de 2008, épisode Fukushima en 2011… Ainsi, cette séquence « va nous permettre de confirmer une hypothèse de travail que les géographes font depuis une vingtaine d’années : la vulnérabilité des systèmes urbains contemporains. » 

Une vulnérabilité – « à  la fois globale, qui vaut pour le Monde entier, mais tout autant régionale, locale et même intra-urbaine (fermeture des “shopping malls”, grands aéroports et gares, parcs d’attractions, grandes zones économiques…) » -, qui provoque automatiquement du désarroi chez tous ceux qui restent convaincus de « l’extrême puissance de ces systèmes, à partir desquels se déploient les activités économiques globalisées dont on nous dit qu’il n’existe pas d’alternative. » De fait, « en quelques semaines, cette mythologie-là a peut-être volé en éclats. » Or « si l’on reconnaît la vulnérabilité des établissements humains, on est peut-être obligé d’inventer une autre politique et une autre éthique », non plus axées sur la puissance mais, précisément, sur la vulnérabilité.

 

Interdépendances et interconnexions

A condition d’observer la situation sous l’angle de cette vulnérabilité révélée, quatre points émergent, qui tracent autant d’axes pour une réflexion politique et éthique d’avenir : d’abord, « l’extrême-virulence avec laquelle cette épidémie a franchi la barrière d’espèces est très certainement liée au bouleversement des écosystèmes, produit des activités humaines et de l’urbanisation de ces six ou sept dernières décennies. » De fait, « les écosystèmes sont tellement bouleversés que nous avons établi un certain nombre de proximités avec des pathogènes qui jusqu’à présent étaient laissés à distance. » Ce qui rend la répétition prochaine de tels épisodes largement probable, puisque « l’urbanisation généralisée du monde est en train de changer radicalement l’économie de notre relation avec des non-humains, avec lesquels nous sommes forcément en très forte interdépendance. » Deuxième point, « la mondialisation de la maladie a été caractérisée par une rapidité qui nous a tous laissé pantois, ce qui révèle à quel point aujourd’hui le monde est encore beaucoup plus un système d’interdépendances et d’interconnexions qu’à l’époque de l’épidémie de SRAS, en 2003-2004… » et explique aussi pourquoi la seule solution proposée ici a été « l’arrêt des circulations et le confinement généralisé. »

 

L’importance des contextes locaux

Pour autant, « cette épidémie n’a pas supprimé l’importance des contextes régionaux et locaux. » On s’est ainsi rendu compte, « par les variétés de réponses des formes urbaines spécifiques locales, à densité de population égale », que ces dernières « ne sont pas équivalentes » face à une agression. Le critère déterminant pour la transmission de l’épidémie n’est donc pas la densité, comme on pourrait le croire intuitivement (ou le prêcher en tant “qu’urbanophobe”), mais la relationnalité. Si la Lozère ou le Cantal ont été peu touchés, « ce n’est pas parce qu’on y trouve peu de monde, mais parce qu’il y existe peu de contacts entre les personnes. » Aux États-Unis, « des espaces ruraux peu denses mais avec des relations sociales très fortes ont été marqués par des taux de transmission épidémique supérieurs à ceux de New-York. » 

De la même façon, les fonctionnements sociaux régionaux ont joué un grand rôle : si Bergame a été beaucoup plus touché que Milan, Milan plus que Turin ou Gênes (à chaque fois pour des densités moindres), c’est par exemple parce qu’à Bergame, les relations sont très riches avec les zones rurales alentours, et la cohabitation intergénérationnelle très répandue. A ce titre, des variables aussi diverses que l’importance du tourisme local, l’engouement pour les matchs de football, la fragilisation par une gestion purement comptable des services publics de santé ou les inégalités préexistantes (les populations afro-américaines étant particulièrement touchées par la maladie, comme les habitants de Seine-Saint-Denis en France) ont aussi pu jouer à plein. Ainsi, « dans certaines circonstances, des conditions socio-spatiales qui peuvent être considérées comme tout à fait porteuses de valeurs se retournent pour devenir des vecteurs de vulnérabilité. »

 

Préparation/Impréparation

Enfin, pour son quatrième point, Michel Lussault a indiqué : « Généralement dans le Monde, nous avons été confronté à un phénomène assez étrange, qui repose sans doute sur le fait que nous avons voulu depuis longtemps oublier la vulnérabilité de nos établissements humains : la prise de conscience du fait que la catastrophe est toujours présente au cœur de nos sociétés », pour toutes les raisons exposées jusqu’ici. Il a cité, en guise d’illustration, l’essai Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain du philosophe Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, 2004), et milité avec lui pour un passage « d’une logique de prévention des risques à une logique de préparation de la société à la catastrophe », c’est-à-dire de « se mettre dans un état qui permettra d’aborder un épisode de crise en maintenant un certain nombre de fonctionnements, de la façon la plus efficace qui soit, voire en faisant en sorte que les plus fragiles soient les mieux protégés. » 

Des modèles d’ores et déjà installés dans des pays comme la Corée du Sud (motivée par la menace permanente de son voisin du Nord), Singapour, Hong-Kong ou Taïwan (très impactés par le SRAS à l’époque), par opposition à « l’impréparation la plus totale » (via une « administration bureaucratique et technocratique du curatif ») qui a caractérisé la France pendant l’épidémie de Covid-19. Ainsi, si cette logique de préparation à la catastrophe permettra à l’avenir de mieux aborder les épisodes épidémiques, elle permettra également de mieux faire face à toute une série d’autres dangers, comme des catastrophes technologiques ou environnementales. Mais elle permettra aussi, sans doute, de faire advenir une société plus juste ; Michel Lussault, en guise d’illustration et de conclusion, a ainsi indiqué en quoi la très grande réactivité des structures (notamment associatives) pour venir en aide aux plus fragiles dès les premiers jours de la crise démontrait la plus grande efficacité, en cas d’urgence, des acteurs de terrain vis-à-vis du personnel politique, par exemple…

 

François Perrin




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