Rechercher

Afev : (visio-)conférence avec la sociologue Marie Duru-Bellat

Afev : (visio-)conférence avec la sociologue Marie Duru-Bellat

En remplacement de ses Universités d’été, qui devaient se tenir au début de l’été à Amiens, annulées en raison du Covid, l’Afev tenait à proposer à ses “troupes” des temps-forts en vidéo en compagnie de certains intervenants prévus au programme. Séance de clôture, le jeudi 2 juillet, avec la sociologue Marie Duru-Bellat, spécialiste notamment des inégalités éducatives, environnementales et sexuelles, ainsi que de l’enseignement supérieur. Maître de conférences à l’IEP Paris, elle fut l’autrice en 2017 de La Tyrannie du genre (Presses de Sciences Po), en 2015 avec François Dubet de 10 propositions pour changer l’école (Le Seuil), et prochainement, toujours avec ce dernier, d’un ouvrage intitulé L’école peut-elle sauver la démocratie ? L’occasion de revenir, en virtuel mais en nombre, sur les dernières évolutions de la sociologie scolaire et politique.

Qualifiée de « compagne de longue date de l’Afev » par Eunice Mangado-Lunetta, Directrice déléguée de l’Afev et modératrice des échanges, Marie Duru-Bellat a apporté son regard de sociologue sur la période récemment traversée, aussi bien en matière d’inégalités “générales” qu’au sein des sphères à proprement parler éducatives, en présence des « 240 salariés de l’Afev » réunis pour l’occasion.

Idéologie méritocratique, inégalités et tensions démocratiques

Son intervention était divisée en trois temps : d’abord, elle a porté sur les « effets probables de cette société sans école(s) sur les inégalités d’apprentissage » ; ensuite sur « la hiérarchie des professions, et le rôle que joue l’éducation pour répartir les familles d’emploi » ; enfin, sur les « effets des inégalités scolaires et sociales sur la démocratie. » Sur le premier point, Marie Duru-Bellat s’attend « comme tout le monde à une accentuation des inégalités d’apprentissage entre les enfants », notamment en raison des capacités très variables des familles à aider les enfants, dès l’école primaire, alors précisément qu’elles ont été très sollicitées pour le faire. « Si les parents sont tous plus ou moins désireux d’épauler leurs enfants, ils sont inégalement compétents pour le faire. » En temps normal, déjà, « les vacances accentuent les inégalités, parce que pour les familles instruites, tous les moments vont être conçus comme une occasion d’apprendre » – ce qui ne sera pas forcément le cas pour les autres. Or l’école « n’arrive pas bien à compenser ces inégalités ; il faut donc imaginer d’autres manières de rattraper – par exemple, justement, à l’occasion des vacances », et sans se focaliser uniquement sur l’outil informatique.

La crise récente a aussi suscité « beaucoup d’interrogations sur les métiers : par exemple, quels sont les plus “essentiels”. » Ceci « pourrait déboucher sur une remise en cause de la hiérarchie des emplois, gouvernées dans notre pays par le diplôme. » D’autant qu’en temps normal, ces inégalités structurelles par rapport au diplôme ne sont pas, selon elle de manière étonnante, contestées par la société civile – sans doute en vertu d’une « idéologie méritocratique très bien ancrée dans les esprits ». Par exemple, trois ans après leur sortie de l’enseignement supérieur, « moins de la moitié – 46% – des non-diplômés ont un CDI, contre plus de 90% de ceux qui sortent d’écoles. » Une tendance qui ne s’arrange pas sur le temps long, produisant une « trappe de précarité pour les non-diplômés, qui recouvre les inégalités sociales structurelles déjà existantes. » Ainsi, « dans notre pays, le diplôme sert de courroie aux inégalités sociales », un problème de manque de mobilité sociale que « l’ouverture et la démocratisation de l’accès à l’éducation, indéniables depuis vingt ans, n’ont pas corrigé. » Or si la crise récente provoque un « relâchement de cette relation entre le diplôme et les emplois », cette modification concernera surtout « les diplômes intermédiaires, comme le bac. » Selon elle, « la démocratisation a eu un effet pervers, celui d’augmenter l’écart entre les plus diplômés et les moins diplômés. » Et ce, même si les dysfonctionnements du marché de l’emploi provoquent, partout, un « ébranlement des valeurs méritocratiques. »

En outre, les « inégalités ne sont pas condamnables que d’un point de vue moral : elles ont des effets négatifs sur la cohésion sociale, sur la vie démocratique, et même, s’en aperçoit-on aujourd’hui, sur la croissance » – la théorie du ruissellement étant « désormais totalement disqualifiée. » Ainsi, la confiance dans les institutions, en France, est par exemple « particulièrement faiblarde par rapport aux pays voisins, et ce surtout chez les personnes les moins instruites. » Ceci a bien entendu des conséquences sur les engagements politiques : les plus instruits « adhèrent plus facilement à des formes traditionnelles d’engagement » (vote, engagement dans des partis, sinon prise en charge de mandats politiques, formant une « classe de diplômés qui va accaparer les positions de pouvoir »…). Pour eux, « ceux qui ne sont rien, pour reprendre les termes de l’actuel président, n’ont qu’à suivre. » Ainsi, par exemple, 41% des diplômés du supérieur ont voté Emmanuel Macron à la présidentielle, comme ils s’orientent plus majoritairement, en général, vers les partis de gauche de type PS, LREM ou EELV – quand les autres se tournent plus volontiers vers les partis d’extrême-droite, voire vers une absence de participation.

Cascade de questions

Interrogée par Eunice Mangado-Lunetta notamment sur la valeur des diplômes ou les conventions citoyennes, Marie Duru-Bellat a constaté à quel point ces dernières, comme le tirage au sort, gagnent en popularité chez les politistes, pour tenter de sortir de l’ornière. D’autres solutions, comme les quotas sur les niveaux de diplôme, mériteraient selon elle d’être examinées. Sur les diplômes à proprement parler, elle considère que le poids puissant qu’ils pèsent sur les parcours provoque des logiques utilitaristes à la fois parfaitement rationnelles et auto-réalisatrices ; pour y pallier, il faudrait sans doute, « comme dans d’autres pays, leur accorder moins d’importance » – un exemple de « sélection in situ, en fonction des performances des individus à leur poste », à l’œuvre dans les pays du Nord ou dans certaines entreprises françaises -, voire renforcer réellement les possibilités de formation continue…

Stéphane Tiret, Délégué régional Ouest en charge de la modération du tchat, a alors proposé un nouveau faisceau de questions en ayant émergé. Notamment sur la mixité sociale « comme réponse aux inégalités scolaires. » A ce sujet, Marie-Duru-Bellat a répondu que « cela dépend des objectifs que l’on met en avant : si l’on parle éducation d’une classe d’âge, il faut bien entendu que les élèves soient ensemble ; mais si le projet de société revient à former une élite, il paraît plus rationnel de regrouper ensemble les meilleurs, pour les faire cravacher… » Dans ce domaine, « le problème, ce sont les parents, qui sont bien souvent les coachs de leurs enfants. » En effet, dans des cas de classes très hétérogènes, si les bons élèves progressent éventuellement un peu moins que dans un cadre plus privilégié, les moins bons vont progresser beaucoup plus – c’est donc « collectivement préférable », mais pas forcément individuellement idéal pour les meilleurs, dont les parents peuvent éventuellement procéder à des arbitrages défavorables à la mixité. En outre, les élèves issus de milieux défavorisés peuvent vivre difficilement, comme une « disqualification symbolique », une période de mise en contact avec des jeunes de meilleur niveau social, particulièrement au niveau du lycée. Ainsi, pour elle, « la mixité sociale n’est pas une panacée, sauf à lui adjoindre un accompagnement spécifique pour les élèves en difficulté. »

Sont ensuite intervenues Alexiane Terrochaire et Chloé Brandely, deux salariées. La première, sur l’importance des réseaux chez les élèves favorisés, à laquelle la sociologue a répondu que ces réseaux jouaient « à tous les niveaux de diplômes », même s’il joue à plein au sein des catégories sociales supérieures. La seconde a abordé la question de la scolarisation dès 2 ans « pour lutter contre les inégalités précoces. » Elle s’est vu répondre que les expériences menées dans ce domaine indiquaient que les plus concernés étaient les enfants d’enseignants ou d’agriculteurs, ce qui a donné lieu à « des évaluations certes tronquées, mais plutôt négatives. » En outre, les comparaisons internationales ne démontrent pas de corrélation entre scolarisation précoce et réduction des inégalités scolaires. Faudrait-il opter pour des « structures d’accueil » plutôt que sur de l’école à proprement parler ? Faudrait-il, sur ce sujet, faire de la discrimination positive plutôt que généraliser le système à tous les enfants ? Il s’agit là, selon elle, de solides pistes de réflexion.

Enfin ont aussi été évoquées la question du genre (qui « joue de manière indubitable » selon la sociologue, notamment dans la meilleure disposition des filles, dès l’entrée en primaire, à l’égard de l’apprentissage de la lecture, ou des garçons, de manière croissante au cours de la scolarité, vis-à-vis du calcul), du rôle des périodes de vacances dans les disparités scolaires ou de l’enseignement à distance. Sur ce dernier point, Marie Duru-Bellat a parlé « d’une différence de lecture impressionnante de ses effets entre les pays européens, et entre les pays riches et pauvre », et a souligné le fait qu’en France, nous n’étions pas en mesure actuellement d’évaluer ces effets en profondeur : si certains ont pu être plus stimulés par ce mode d’apprentissage, la sociologie des décrocheurs reste malheureusement très classique, sinon attendue. « Nous y croyons beaucoup moins, mais il existe peu d’études éclairantes à ce sujet. » Interrogée aussi sur le degré de confiance envers l’école en fonction des classes sociales, l’intervenante a expliqué que « ce degré de confiance est très lié au niveau de réussite, même si on constate généralement que le haut degré d’optimiste des “petits sixièmes” se dégrade systématiquement jusqu’à la troisième, d’autant plus en situation d’échec. »

François Perrin

 

Tribune “Le classement scolaire scelle trop vite le destin professionnel et social des personnes”




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Translate »