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A l’école, qui est Charlie?

A l’école, qui est Charlie?

C’est la rentrée. Je commence un nouveau chapitre avec les secondes, 35 élèves de quinze ou seize ans : Le Tartuffe, de Molière. Ce bon vieux Molière, le saltimbanque, orphelin de mère à 10 ans, issu d’un milieu bourgeois, qui décide pourtant à 20 ans de partir sur les routes avec sa troupe, et de tout risquer pour jouer ses pièces. Molière conspué, et censuré par les catholiques les plus radicaux…

Le Tartuffe, c’est l’histoire d’un homme qui s’intronise directeur de conscience dans une famille, pour y prendre le pouvoir jusqu’à conduire le père, sous emprise, à renier ses enfants, et à lui céder son héritage. Pourtant, ce modèle de vertu et de croyance s’avère être un imposteur, un faux dévot, pétri de vénalité et de désir sexuel, qui courtise trivialement la maîtresse de maison et ordonne, hypocritement, à la servante Dorine le célèbre : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ».

Je n’ai évidemment pas choisi cette pièce au hasard. J’évoque la France de l’Ancien Régime, la société inégalitaire, la puissance liberticide du Clergé, la monarchie de « droit divin ». Je souligne les différences avec la France d’aujourd’hui, réexplique la séparation de l’Eglise et de l’Etat, en évoquant les pays où cela n’existe pas, reviens sur les origines de la laïcité. Je laisse la parole ouverte, tâchant de ne pas perdre de vue mon sujet, la littérature et ses engagements.

Ce cours, je l’ai déjà fait, mais je me sens particulièrement en verve. C’est un nouveau lycée, une nouvelle année, c’est Molière que j’admire et que j’aimerais dépoussiérer à leurs yeux. Ils évoquent, pour certains, comme d’habitude, la censure d’aujourd’hui et Dieudonné, et je réponds, comme toujours, avec les mots du droit, de la démocratie, invoquant les glissements et les frontières parfois difficiles à définir entre atteinte à la loi, et liberté d’expression. J’évoque le livre de Houellebecq, pour montrer que les débats sont toujours vifs autour de certaines œuvres littéraires, et que la polémique naissante montre que l’on réagit aussi lorsque l’Islam semble être stigmatisé…

Mon quotidien. Mon travail. L’Ecole de la République.

Les élèves quittent la salle. Je me sens forte : on a débattu, on a fait vivre un grand écrivain, on a relié Tartuffe le faux dévot à notre époque. J’ai même prononcé cette phrase : « Je suis prof de liberté d’expression, puisque je cherche à ce que vous développiez votre esprit critique… ».

Seulement voilà, nous sommes le mercredi 7 janvier de 2015 à midi.

Je vais en salle des profs et j’apprends que… Je plonge dans un état d’hébétude.

Le jeudi 8 janvier, je retrouve cette même classe de jeunes multicolores, tous bien présents. Ils entrent, conscients de l’étrange coïncidence qui vient de se produire, me soupçonnant d’être « medium »… l’atmosphère est bon enfant. Je me suis interrogée pendant des heures avant ce cours, pour savoir si je devais, et surtout si j’étais en état de parler avec eux. Je finis par me dire que je ne peux pas faire autrement. Ils s’installent, et je leur dis : « Tout ce que nous pouvons dire aujourd’hui, d’une certaine façon nous l’avons déjà dit hier, c’est incroyable, on pourrait ne rien ajouter. »

Pourtant il faut tout recommencer. L’émotion est vive, ils savent que pour certains ils vont être désignés, ils ont découvert les caricatures pendant la nuit, ils sont restés devant les chaînes d’info et les supputations morbides des réseaux sociaux… d’une certaine façon, ils m’attendent au tournant.

On n’a pas cinq minutes de répit, pour se réunir et se faire totalement confiance. Il me faut expliquer, historiciser, redonner de la nuance, renvoyer les questions à d’autres questions, juguler les provocations, faire parler les silencieux… Il me faut la force que je n’ai pas. Et pourtant ne rien lâcher. J’ai l’impression d’avoir passé un test, mais aussi de leur avoir rappelé l’essentiel. A l’école, ils sont chez eux. Ils sont respectés. Ils peuvent nous interpeler, être en sécurité avec leurs doutes, assumer leur parole et leur fébrilité.

Ils ne sont pas Charlie, croient-ils. Il n’empêche, eux et moi, nous sommes, nous devons être, encore et toujours, la République.

Nathalie Broux, professeure au Lycée du Bourget et au Microlycée 93

Illustration Baptiste Sanchez, 19 ans, ex-KaBoom, Île-de-France 




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