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Philippe Estèbe : « Nous fabriquons une mythologie de la périphérie »

Philippe Estèbe : « Nous fabriquons une mythologie de la périphérie »

Philippe Estèbe est Géographe et consultant en aménagement du territoire. Il vient de publier « L’égalité des territoires, une passion française » (collection PUF – avril 2015), dont un résumé est disponible suite à l’interview.

Dans la litanie des différentes fractures qui traversent la société française, la fracture territoriale apparaît de plus en plus comme une nouvelle source d’inégalités, qu’en pensez-vous ?

Le mot « fracture » est devenu insupportable, aussi insupportable que « cohésion » ou « vivre ensemble ». Je ne vois pas où sont les « fractures » territoriales. Il existe des lieux dont les habitants sont plus ou moins riches, ont plus ou moins de chances de réussite sociale, où ils sont plus ou moins qualifiés, etc. Il existe suffisamment d’inégalités à combattre ou à corriger sans que l’on doive en plus s’embarrasser de métaphores.

 

En cette période d’élections régionales, il est de bon ton d’opposer le phénomène de métropolisation, porteur de dynamisme, et les Régions garantes des intérêts de la France dite « périphérique ». Quel regard portez-vous sur ce débat ?

La « métropolisation » est un phénomène qui va bien au-delà des grandes villes : en réalité, une très grande partie du territoire est inscrite dans ce processus de métropolisation. Que doit-on entendre par là ? On peut parler de métropolisation sous trois dimensions : la concentration d’un certain type d’emplois et d’activités (les activités précisément appelées « métropolitaine », ce qui est légèrement tautologique) ; la dissociation toujours croissante entre domicile et travail qui a donné naissance à la notion d’aire urbaine ; la mobilité touristique de moyenne et longue distance qui incorpore dans des systèmes métropolitains des territoires parfois éloignés (comme les Hautes-Alpes vis-à-vis de Marseille ou les Hautes-Pyrénées vis-à-vis de Toulouse). Ainsi, la métropolisation ne désigne pas seulement l’affirmation des grandes villes comme foyers de production de richesses, mais aussi, et peut-être surtout l’inscription des différents territoires dans des réseaux d’interdépendance, liés largement à la mobilité des personnes. Avec cette définition, très peu de territoires, finalement, échappent à la métropolisation.

Les Régions ont souvent affiché leur souci d’équilibre entre la ou les grandes villes et les villes de plus petite taille ou les communes rurales. Nombre de schémas régionaux d’aménagement du territoire affichent cette volonté d’aider plus les espaces et les territoires « non métropolitains ». Cependant, on observe que la majeure partie des dépenses des Régions sont concentrées dans les villes, et c’est normal : c’est là où habite la majorité de la population et où l’on trouve les grands équipements d’enseignement, de recherche, de santé, de culture, etc. Et c’est heureux, dans la mesure où les territoires les moins denses bénéficient déjà d’une situation privilégiée : 93 enseignants du premier degré pour 1000 élèves en Lozère, 51 dans les Hauts-de-Seine et la plupart des départements d’Île-de-France. Nous fabriquons une mythologie de la « périphérie » (produit de la « fracture » ?) qui serait délaissée, abandonnée etc. au profit des métropoles : c’est totalement faux. Dans ce pays, comme dans d’autres, les solidarités entre territoires, entretenues notamment par le budget de l’État sont extrêmement puissantes. Il existe en revanche des territoires qui sont mal en point au plan économique et/ou social, mais les Régions, actuelles ou futures, sont impuissantes à infléchir ou corriger les trajectoires des territoires, dans la mesure où leur budget est contraint à 90 % (routes, lycées, transports, formation, etc.) et que leurs marges de manœuvre sont faibles. On en vient d’ailleurs à se demander si les Régions doivent continuer à mettre en œuvre des « politiques territoriales » et si elles ne devraient pas se consacrer à la question centrale de la formation initiale et professionnelle.

 

Ces dernières années, trois lois ont été votées : la Modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (loi Maptam), la Nouvelle Organisation de la République (loi NOTRe) et le redécoupage des régions administratives. Ces dispositions législatives sont-elles susceptibles de modifier profondément le « design institutionnel » hérité de la révolution française ?

Oui, certainement. L’affirmation des « métropoles » (je mets le mot entre guillemets car il s’agit d’un statut institutionnel et non pas d’une catégorie géo/économique précise) va entraîner une différenciation des régimes territoriaux. Le seuil de taille des intercommunalités est un pas de plus vers la réduction de la fragmentation territoriale. L’élargissement de la taille des régions ne va pas changer grand chose sur le fond des politiques régionales, puisqu’il ne s’accompagne pas d’un accroissement significatif des pouvoirs et des budgets régionaux. Mais la vraie réforme, c’est la baisse des dotations de l’État aux collectivités territoriales qui va obliger à faire des choix politiques de priorités. C’est à cet endroit que les nouvelles conférences territoriales de l’action publique pourraient se révéler très utiles en ouvrant des perspectives d’une meilleure coordination des investissements publics.

 

« L’égalité des territoires, une passion française »

51GfUZ6f-tL._SX327_BO1,204,203,200_Dans un contexte politique marqué par de nombreuses évolutions institutionnelles liées à notre organisation administrative territoriale, Philippe Estèbe, revisite la notion d’égalité des territoires. Elle reste, selon lui, une passion bien française. À travers un regard à la fois historique et prospectif, il démontre que cette question réinterroge fortement la nature et les moyens alloués par l’Etat sur l’ensemble de notre territoire national. Il reste convaincu « qu’aménager le territoire permet de lutter contre les inégalités ». Pour cela, le rôle des collectivités, singulièrement celui des communes, doit évoluer. Ainsi, des phénomènes comme la mondialisation et l’émergence des métropoles imposent d’appréhender de manière plus horizontale l’action publique locale. Les notions de flux, de mobilités ou de réseaux bouleversent bon nombre de représentations d’un ordre territorial qui ne peut plus s’exprimer à travers « une lecture verticale et pyramidale du système français ».

Au delà d’un chimérique « grand soir institutionnel » il s’agit pour Philippe Estèbe de redéfinir un nouveau contrat territorial permettant de repenser les rapports entre la Nation et ses territoires. L’objectif étant, dans un contexte de profonds bouleversements économiques et sociaux, d’adapter un niveau d’infrastructures et de services aux besoins d’une population qui vit dans un pays « faiblement peuplé mais qui vit un peu de partout ».




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