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10ème Journée du refus de l’échec scolaire : une volonté politique intacte

10ème Journée du refus de l’échec scolaire : une volonté politique intacte

Le 20 septembre après-midi, l’Afev organisait sa 10ème Journée du refus de l’échec scolaire (JRES) au Pan Piper à Paris. L’occasion d’observer et d’interroger sous toutes ses coutures – une nouvelle enquête de Trajectoires-Reflex à l’appui – la question du climat scolaire, thématique retenue cette année, en présence de nombreux intervenants dont le nouveau directeur de l’enseignement scolaire Jean-Marc Huart, les parrains François Dubet, Philippe Meirieu, Nathalie Mons, Eric Debarbieux et Benjamin Moignard, ainsi que l’ensemble des acteurs liés aux questions éducatives.

Orchestrés pendant tout l’après-midi par un Emmanuel Davidenkoff en grande forme, et retransmis sur Facebook live, les échanges sont entrés rapidement dans le vif du sujet. Rappelant dès l’introduction que cette dixième JRES n’était « pas tout à fait une journée comme les autres », le journaliste a rapidement donné la parole à Jean-Marc Huart, nouveau Dgesco (directeur général de l’enseignement scolaire) venu représenter le Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, mobilisé par un voyage du Président Emmanuel Macron à New York. Remerciant l’Afev « pour l’organisation de cette dixième journée, devenue le symbole de toute la mobilisation autour de cette question », ce dernier a rappelé que « l’un des principaux leviers pour lutter contre l’échec scolaire [était] le climat scolaire serein (…) qui figure aujourd’hui dans tous les projets d’établissements. » Selon lui, « cette question touche à la fois à la construction, à la transmission des connaissances, et n’est pas un complément à l’ensemble de l’activité de l’école mais est au cœur des missions de cette dernière. »

Jean-Marc Huart et les volontaires de l’Afev

Saluant l’action d’Eric Debarbieux et André Clavel (tous deux présents) dans le sens de la lutte et de la prévention des violences en milieu scolaire, il a indiqué l’importance d’œuvrer en faveur d’un rapprochement entre les expérimentations sur le terrain et les avancées en matière de recherche, « à tous les niveaux de la scolarité », comme de « concevoir de nouvelles modalités de formation pour se centrer notamment sur l’accompagnement des collectifs et le renforcement de toutes les coopérations au sein de nos unités éducatives », tout en renforçant les « alliances éducatives. » Tout ceci afin de viser l’objectif d’une « école de la confiance » selon l’expression du Ministre. En conclusion, Jean-Marc Huart a détaillé l’opération « Devoirs faits » mise en place dans tous les collèges après les vacances de la Toussaint. Le Directeur général de l’Afev Christophe Paris a ensuite ouvert officiellement les débats en rappelant que depuis sa création en 2008, la JRES était « une journée de lutte (…) aussi contre les inégalités face à la réussite scolaire », une manière d’interpeller le public sur cette question et de continuer à œuvrer pour réduire le nombre de jeunes sortant du système scolaire sans diplôme (98000 en 2015-2016, un chiffre « en net recul mais encore extrêmement important »). Il l’a enfin rappelé : « l’échec scolaire n’est pas un phénomène lié au mérite ou au démérite de chaque enfant, mais bien une défaillance collective. »

Point d’étape par les « parrains »

Pour permettre un point d’étape après dix ans de JRES, Emmanuel Davidenkoff a ensuite demandé à quatre parrains d’éditions précédentes de répondre à une double question : « En dix ans, qu’est-ce qui a changé ? Et quelles sont les urgences pour demain ? » Philippe Meirieu a insisté sur l’accélération de l’externalisation de l’aide et de l’accompagnement scolaire, sous forme marchande (via des « officines privées », éminemment critiquables) ou sous forme de partenariat entre l’école et des acteurs de terrain ; sur la « transformation progressive dans le discours public des objectifs en préalables » – prenant exemple sur la motivation ou l’attention ; puis sur la sous-estimation des questions de discipline dans la construction du cadre éducatif. François Dubet quant à lui, parrain en 2009, a listé quelques points principaux : en dix ans, une meilleure reconnaissance du problème dans l’opinion, accompagnée en revanche d’une vision plus conservatrice que jamais ; un soin particulier apporté au « traitement » précoce de la question, oublieux parfois du fait que « l’échec scolaire est aussi le fruit d’une histoire des élèves dans l’école » ; une multiplication déraisonnable des dispositifs alternatifs, par « incapacité d’interroger en profondeur le cœur de l’institution » ; une difficulté à évaluer sérieusement l’importance de la formation professionnelle des enseignants, comme de l’existence de « cancres » moins bien disposés à apprendre que d’autres – et ne méritant pas pour autant une « existence inacceptable ». Selon lui, en effet, rien n’autorise vraiment l’école à hériter du « monopole de la définition du mérite des individus. »

Prenant la parole, la marraine de 2012 Nathalie Mons, présidente du CNESCO, a rappelé que le bilan à dresser ne pouvait être que « multi-volets », et que même si une amélioration sensible était à l’œuvre dans le domaine du décrochage, « on reste sur un discours permanent d’auto-flagellation. » Selon elle, trois points saillants méritent cependant d’être observés à la loupe : la comparaison internationale (« la France recule en termes d’inégalités, certes, mais parce que les autres avancent ») ; la facilité consistant à considérer, à tort, que l’échec scolaire ne concerne que les élèves issus des milieux défavorisés ; enfin, heureusement, l’évolution depuis quelques années du point de vue des politiques sur les questions d’éducation, avec une part plus belle accordée à la continuité (primaire, formation des enseignants). Dernier intervenant de ce premier tour de table, le parrain de 2015 Eric Debarbieux a introduit son propos par une remise en perspective historique de la question, avant de conseiller de « regarder l’école en gris, c’est-à-dire ni en rose, ni en noir, ni je l’espère, jamais, en brun. » Selon lui, si des choses ont changé en dix ans, ce n’est pas le cas du sentiment de bien-être des élèves, qui se maintient, ni d’ailleurs du sentiment réel, chez ces derniers, d’apprendre de manière convenable. Mais puisque « le climat scolaire, ce n’est pas que le point de vue des élèves », il convient aussi d’écouter les professionnels, sujets à « dans un véritable ras-le-bol, ils ont le sentiment que la bienveillance n’a pas été de leur côté, et qu’on ne les écoute jamais. » Ce que les « chefs » appellent « résistance au changement » et qu’il préfère quant à lui qualifier de « résistance à la manière de faire le changement. » Les équipes se retrouvant dans des conflits « invraisemblables », les acteurs ne partageant plus un « accord global », la question du climat scolaire ne peut plus, selon lui, être abordée sans écouter la parole des personnels. « Le climat scolaire ne se décrète pas (…) Pour moi, penser en circulaires, c’est penser en rond. Et quand une pyramide repose sur sa pointe, ce n’est pas étonnant qu’elle se casse la figure », a-t-il conclu de manière imagée.

De tables-rondes en témoignages

Pour la suite, les intervenants se sont succédé à l’occasion de trois tables-rondes, consacrées :

  • pour la première au « climat dans la classe », l’occasion pour Valérie Pugin, directrice d’études chez Trajectoires-Reflex de présenter l’enquête exclusive réalisée pour l’Afev, et au parrain 2017 Benjamin Moignard de préciser sa définition propre du climat scolaire, sur la base de la plus évidente, à savoir « le jugement qu’ont les personnels, les élèves, les éducateurs au sens large de leur expérience de la vie et du travail dans l’école. » Et de rappeler également qu’il « ne faudrait pas non plus en venir à considérer que le seul enjeu de l’école serait de faire en sorte que le climat scolaire soit positif »,
  • pour la deuxième au « climat dans l’établissement », avec un débat passionnant sur la notion de collectif (au sein des équipes enseignantes, mais vis-à-vis des futurs citoyens que sont les élèves) entre François Dubet, la Directrice territoriale Normandie Réseau Canopé Caroline Veltcheff et le Délégué interministériel en charge de la lutte et de la prévention des violences en milieu scolaire André Canvel,
  • puis pour la troisième aux liens entre les établissements et les territoires/quartiers au sein desquels ils sont implantés, avec notamment des expériences de terrain relatées par la Conseillère départementale en Seine Saint-Denis Zainaba Said-Anzum et Delphine Minaud, à l’époque volontaire en résidence Afev à Bordeaux, et une vision internationale livrée par le Directeur des programmes à Facing History Dimitry Anselme.

Ces différents « plateaux » riches en expérience(s) et enseignements ont également été rythmés par les interventions en forme de témoignages de jeunes issus du public (voire de l’équipe technique de la salle) auxquels l’animateur a choisi de donner la parole pour remettre un moment sur le devant de la scène les premiers concernés : Timothée, en deuxième année de licence d’histoire/philosophie après un parcours scolaire apparemment chaotique (« Je me suis forcé à continuer, à ne pas redoubler, et ce n’est qu’en Terminale L, en découvrant la philosophie, que j’ai compris ce que je voulais faire (…) Quand on décroche, on éprouve un phénomène de honte ; il faudrait plus de bienveillance envers la personne qui ne va plus en cours, pour tenter de le remettre dans le droit chemin ») ; Lucas, ingénieur son pour Pan Piper, après une « pause » scolaire de l’année du bac à ses 24 ans, « pas très adapté à l’éducation française », qui ne « voyait pas de raison à sa présence au lycée puis à l’Université », et qui a fini par « raccrocher » une formation BTS sans le bac par intérêt personnel pour la musique et les métiers du son.

Un combat politique

Pour conclure, Eunice Mangado-Lunetta, Directrice déléguée de l’Afev, est revenue sur l’ensemble des échanges de cette dixième édition, en rappelant à son tour les objectifs initiaux de la Jres (« Un refus, et une envie de donner de la visibilité aux invisibles des enfants et familles des quartiers populaires »), le souhait de toujours partir – via les enquêtes – « de la parole des enfants », et d’éviter de mettre en place un « énième colloque éducatif » pour adopter plutôt une démarche volontaire : considérer que l’échec scolaire « n’est pas une fatalité, qu’on peut le refuser et le combattre au-delà de la seule posture. » Un combat éminemment politique, conçu comme tel, et à nouveau exprimé à haute voix tandis qu’aux dix ans de la Journée du refus de l’échec scolaire vient s’ajouter cette année le vingt-cinquième anniversaire de l’Accompagnement individuel mis en place par l’association depuis le début des années 90.

par François Perrin

Pour tout savoir sur la Journée : refusechecscolaire.org

 




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